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09.05.2007

Conférence Pôle Lardy VICHY 31 MARS 2007

Dans le cadre du Colloque sur le rire organisé par le Club Audiovisuel et l'université Indépendante, de Vichy

Quelques réflexions philosophiques sur le comique à travers l'humour et l'ironie


Introduction

Je vous propose d'explorer quelques facettes du comique à travers l'humour et l'ironie à l'aide de quelques écrivains et auteurs philosophiques :

BERGSON le rire 1900,
FREUD le mot d'esprit 1904, (dans son ouvrage FREUD fait 2 fois référence au livre «charmant et vivant» de BERGSON) (de même BERGSON salue les contributions de FREUD sur l'inconscient en 1919 dans l'énergie spirituelle)
JANKELEVITCH l'ironie 1964, disciple et exécutant testamentaire de BERGSON
enfin SARTRE les mots 1964 et PROUST créateur de toute une «comédie humaine» qui à mes yeux concurrence brillamment celle de BALZAC.

Dans ses manifestations physiologiques, le comique nous fait rire ou sourire, mais le rire et le sourire ici naissent de la perception d'un décalage ( «irruption du mécanique dans le vivant» disait BERGSON, intrusion de l'artificiel dans le naturel, de l'anormal dans le normal) et il me semble que ce décalage est perceptible plus finement encore, dans l'humour et l'ironie où selon JANKELEVITCH on y trouve «une hésitation feinte entre 2 vérités» où encore comme le dit BERGSON dans le rire page 97 «décrire ce qui est, en affectant de croire que c'est là ce que les choses devraient être» ; dans l'humour et l'ironie il y a une certaine façon de voir les choses à distance, un décalage entre un énoncé et ce qui est à entendre; humour et ironie adoptent tous deux un regard faussement naïf,un dédoublement de la conscience qu'il conviendra de préciser.

Dans un premier moment, nous verrons comment humour et ironie s'inscrivent dans le comique verbal et se distinguent l'un de l'autre

dans un deuxième temps nous examinerons leurs fonctions et leur portée philosophiques tout en montrant aussi comment ils s'exercent dans les autres genres du comique (comique de gestes, de situation, de caractère).


I ° partie quelques remarques sur l'humour et l'ironie:

En effet, humour et ironie s'inscrivent principalement dans le comique verbal, et nous affirmons que l'ironie se distingue de l'humour par l'emploi fréquent d'un procédé de rhétorique l'antiphrase: (penser le contraire de ce que l'on dit) plus une intention de raillerie ou de critique (contrairement à l'humour qui peut se limiter à n'être qu' un oasis dans le sérieux, une attitude simplement bouffonne ou solitaire)
EXEMPLE cité par FREUD un condamné à mort part au supplice un lundi matin et le bourreau dit:«voilà pour vous une semaine qui commence bien!»: ici il y a ironie ( raillerie); les mêmes paroles dites par la victime serait plutôt de l'humour noir ( pour conjurer, mettre à distance l’angoisse et la gravité de la situation).
Notons dés à présent que l'humour peut être présent dans les autres genres du comique ( comique de situation, comique de geste, comique de caractère) en absence de tout dialogue:
EXEMPLE (hésitation feinte entre 2 vérités): durant la révolution, un aristocrate marche à la guillotine, tout en lisant un livre et il le remet enfin au bourreau après l’avoir écorné comme s’il devait un jour en continuer la lecture;

EXEMPLE : dans un film de dessins animés, un personnage est sur le point de tomber dans un trou parce qu’il regarde en l’air, au dernier moment il voit le trou et ne tombe donc pas; il adresse aussitôt au public un clin d’œil amusé, l’air de dire « je vous ai bien eu !»

l'humour déborde dans les autres genres du comique, d'autant plus que son emploi s'est généralisé de nos jours au point de remplacer le mot comique :
il a perdu son sens originel de spirituel en demi teinte décrit par VOLTAIRE (lettre à l'abbé OLIVET) : un comique en demi-teinte où le rire franc est volontairement remplacé par une apparente impassibilité : une manière anglaise ( sens of humor) de décrire le comique en y refusant les aspects les plus voyants,


1 dans humour et ironie il y a l' intention chez l'émetteur, d'offrir un regard faussement naïf:


Selon JANKELEVITCH, ils se distinguent donc du comique franchement involontaire causé par les «coquilles» et autres étourderies, qui lui aussi repose sur des propos équivoques ou contradictoires…
EXEMPLES : les perles du bac
le cerveau des femmes, c’est la cervelle
MICKEY L’ANGE et LE HOMARD DE VINCI sont des peintres de la Renaissance
La climatisation est une chauffage froid
Pour conserver la glace il faut d’abord la geler
Les égyptiens transformaient leurs morts en momies pour les garder vivants
Les américains vont souvent à la messe car les protestants sont très catholiques
La mortalité infantile sévissait sauf chez les vieillards

AUTRES EXEMPLES:
«il dévisagea la personne qui lui tournait le dos»;
«les parlementaires ont entendu l’appel muet de la Nation»;
«suite à de violents orages, les trains ont été bloqués pendant 3 heures et le trafic n’a repris que goutte à goutte».
Dans un avis de vente de charité adressé à des dames patronnesses, on pouvait lire: «débarrassez vous des choses inutiles qui feront le bonheur des autres; emmenez aussi vos maris.»
ce caractère apparemment involontaire sera très étudié par FREUD qui dans l'élaboration du comique souligne l'importance d'une activité inconsciente très proche du lapsus, du rêve, de l'acte manqué ........
EXEMPLE (humour involontaire, proche du lapsus) avant de se rendre chez un compositeur en panne d'inspiration, COCTEAU fait la leçon à son ami en lui disant de ne pas l'interroger sur son travail en cours......ils entrent directement après avoir essayé de sonner. « nous sommes entrés car la sonate ne marche pas».

2 pour le moment disons que c'est bien l'intention consciente et l'attitude de l'émetteur qui font la distinction entre humour et ironie
le principal procédé de l’ironie est l'antiphrase : ce n'est pas un mensonge mais une expression qui laisse entendre le contraire de ce qu’elle dit

A l’origine , elle était une attitude intellectuelle, celle de SOCRATE : action d’interroger (ierôneia) en feignant l’ignorance.
Par la suite, l'antiphrase est devenu un dédoublement de sens à travers des jeux de langage pour exprimer un jugement de désapprobation, mêlé de raillerie, sous la forme d’un discours à l’envers

EXEMPLE (attitude de raillerie) COCTEAU visite avec un ami un atelier de peintre ; le peintre se rend compte que ses visiteurs semblent peu admiratifs; il leur montre un dernier tableau en s’excusant parce qu’il n’est pas fini…aussitôt COCTEAU adresse à son ami ces paroles « il serait peut-être humain de l’achever ».
EXEMPLE(attitude de désapprobation) : MITTERAND rencontre par hasard un ami d’enfance qui lui demande s’ils peuvent à nouveau se tutoyer comme autrefois …..«si vous voulez»
EXEMPLE : (autre attitude de désapprobation critique) lors d’une manœuvre navale dans les dom/tom DE GAULLE passe en revue des officiers supérieurs … l’un d’eux est en tenue non réglementaire (il est en en culotte courte kaki au lieu du pantalon ) –« la prochaine fois vous apporterez votre cerceau!»( par la suite il n’a jamais obtenu de promotion)…ici se manifeste de façon nette la fonction de châtiment social contre ce que BERGSON appelle la distraction, l'inattention à la vie, le rire étant dans ce cas au service de la société ; il devient une sanction contre ceux qui transgressent les normes sociales : BERGSON cite l'exemple de MENALQUE dépeint par LA BRUYERE et aussi le DON QUICHOTTE de CERVANTES.

la présence de l'antiphrase rend le décryptage de l'intention d'ironie plus aisé: mais c'est aussi le moyen pour beaucoup d'écrivains de contourner les foudres de la censure gouvernementale «c'était seulement pour rire » : RABELAIS, LA BRUYERE, MONTESQUIEU, VOLTAIRE

EXEMPLE les critiques acides de VOLTAIRE, MONTESQUIEU:
ZADIG appelle ironiquement «sages du pays»,«miroirs de sagesse» des juges et inquisiteurs stupides ( conte du petit chien de la reine….) de même au chapitre 6 de Candide, il appelle « les sages du pays» des inquisiteurs qui sont de véritables fous furieux; de même MONTESQUIEU fait preuve d'une ironie grinçante contre les esclavagistes quand il affirme que «le noir est noir de la tête au pied, et qu'il n’a donc pas d’âme» (exemple cité par BERGSON).

3 parfois l'intention véritable de l'émetteur est difficile à déceler devant l'incertitude interprétative: Y a t il raillerie, y a t il une victime? s’agit d’un combat contre un adversaire? (dialogue polémique à trois :attaquant, victime, public destinataire).

hésitation entre ironie et humour ; le ton fait la différence EXEMPLES
SACHA GUITRY:«ma maîtresse baillait tout le temps , alors je lui ai dit: bye, bye!»
une maman voit revenir son jeune enfant avec des chaussures crottées de boue: «te voilà propre!»; s’il y a réprimande c’est de l’ironie, sinon avec un ton plus gentil, c’est peut-être de l’humour?: «tu aurais pu en mettre aussi sur ton pantalon»….

L’ironie se démarque de l’humour par la notion de sérieux qui s’y rattache et communique plus facilement sa signification implicite; au contraire, l’humour peut jeter davantage un doute sur le réel et provoque une hésitation herméneutique, qui ont pour conséquence de retarder le rire:
EXEMPLE FERNANDEL déclame sur 20 tons différents « tout condamné à mort aura la tête tranchée »

(comme le montre JANKELEVITCH) dans l'ironie il y a une plus grande anesthésie du cœur que dans l’humour : même remarque chez BERGSON; Max JACOB précise que « l’ironie vous dessèche et dessèche la victime » ; l’ironiste veut provoquer un rire d’exclusion du public contre un adversaire ( rire sarcastique) ; au contraire, l’humour comporte une part d’affectivité et de sensibilité : l’humoriste vise à établir un lien de sympathie et de bienveillance avec son public ( rire d’intégration)

et même parfois l’ironie est peu comique :
EXEMPLE : l’ironie du sort dans la tragédie grecque…
EXEMPLE : le directeur des pompes funèbres n’est pas enterré parce que son personnel est en grève
.
Mais il existe ainsi une auto ironie très proche de l’humour:
EXEMPLE : ROSTAND Cyrano la tirade du nez :« tendre, Eh quoi ! aimez-vous à ce point les oiseaux que vous vous préoccupâtes de tendre un perchoir à leurs petites pattes ? »;
EXEMPLE : SACHA GUITRY … « .il y a 2 sortes de femmes : celles qui sont jolies, celles qui ont bien voulu de moi… »...

Concernant l'auto-ironie, je pense surtout à SARTRE pour avoir écrit un premier volet autobiographique intitulé les mots (1964) auquel il n'a pas donné suite car le récit se termine à l'âge de 11 ans , quand il entre au lycée de LA ROCHELLE au moment du remariage de sa mère. SARTRE évoque avec AMBIVALENCE, dérision et auto-dérision ce qui a fait de lui un enfant « truqué», (avec une ironie sans rancoeur très proche de PROUST qui adopte lui volontiers l'attitude d'un voyeur sans émettre de jugement moralisant), .Mais contrairement à PROUST et d'autres écrivains (ROUSSEAU, GIDE, PAGNOL), SARTRE évoque son enfance sans tendresse, un enfant vidé de sa substance, réduit à l'écorce d'un acteur; un livre à l'humour parfois grinçant qu'il intitule « une comédie aux 100 squetch divers » parce qu'il s'agit d'une mise en scène de sa vie livrée très tôt au jeu passionnel des adultes, un jeu qui sonne faux. Il démystifie tout attendrissement pour cette époque de sa vie , en affirmant « j'étais un enfant, ce monstre que les adultes fabriquent avec leurs regrets».
Le petit POULOU est un enfant unique élevé dans un milieu féminin et par son grand père, un vieillard majestueux à la longue barbe blanche; il est choyé par tous ; il est rendu soucieux de plaire et de « bouffonner», ce qui, dit-il, est le sort de tous les enfants bourgeois, dans sa famille qui est à sa façon un microcosme de la société où chacun joue son rôle.
Son grand père est «le maître de menuet qui lui propose de danser le ballet stylisé de son enfance », « nous formions un groupe de saxe »avec tout un rituel de surface qui fait l'objet d'une dérision
EXEMPLE en parlant de sa mère et de sa grand mère, il dit « ces dames vont à la messe, elles croient en DIEU, le temps de goûter un toccata .... la foi des autres les dispose à l'extase musicale».
Dérision et auto-dérision :il est vertueux par comédie « il joue à être sage »; « on m'adore donc je suis adorable » ( c'est normalement l'inverse).......( en réalité, le petit POULOU est victime aussi de ce que SARTRE appellera la mauvaise foi, c'est-à-dire un mauvais usage plus ou moins conscient de la liberté...)

Heureusement, dans ce livre SARTRE met en même temps en lumière la vigueur et la précocité de son imagination et de son activité mentale qui lui ont permis d'échapper au cadre étroit et artificiel de sa famille. SARTRE nous présente ici un livre à l'écriture étincelante, rapide, incisive, colorée et pleine d'esprit......


2 humour et ironie utilisent chacun à leur manière le trait d'esprit : en allemand, il se dit WITZ aptitude à assembler promptement des pensées et à découvrir des ressemblances éloignées


1 BERGSON et FREUD ont montré dans leurs ouvrages respectifs comment le trait d'esprit s'applique différemment à l’humour inoffensif et à l’humour tendancieux, celui qui se rapproche de l’ironie :
Rappelons que le mot d'esprit tendancieux est dénommé comique par BERGSON quand il nous fait rire d'un tiers( le rire page 79 « un mot est comique quand il fait rire de celui qui le prononce, il est spirituel quand il nous fait rire de nous »)
Mais dans tous les cas, le mot d'esprit est doublement ingénieux : il ramasse un sens condensé qui frappe par son acuité et son immédiateté fulgurante ; il tombe à propos dans la conversation, il est ajusté à la situation.

l'humour inoffensif se réduit à des jeux de mots gratuits:
EXEMPLE tel est le cas de l'abbé MUGNIER célèbre pour son esprit, qui était souvent invité et apprécié dans le grand monde du faubourg ST GERMAIN (comme MARCEL PROUST qu'il a souvent rencontré) et à la fin il leur était devenu tellement familier qu'on osa lui proposer de l’emmener aux folies bergères, « Hélas, non, demain je confesse , ce sont mes folies-brebis ! »
EXEMPLE: journal de l’abbé MUGNIER .Une femme du monde se confesse à lui: « je me trouve belle est - ce un péché ?… non, c’est une erreur ».

Parfois, un humour un peu moins inoffensif….
EXEMPLE :MUGNIER il est invité à la table d’une châtelaine de province, un brave curé de campagne y est convié également pour égayer la conversation ; à la fin du repas, après le départ du curé, elle lui demande : « quand pensez- vous ?- Il a donné le maximum de son minimum ».

Et vous connaissez tous comme moi ces simples jeux de mots:
Pourquoi parle- t-on des 4 coins de la terre alors qu’elle est ronde ?
Pourquoi le bruit transpire avant d’avoir couru ?
Pourquoi les nuits blanches sont elles causées par des idée noires ?
Pourquoi l’employeur remercie t-il l’employé quand il n’est pas content de lui ?
Pourquoi lave ton une injure et essuie- t- on un affront
Utiliser une casserole carrée pour empêcher le lait de tourner

Par contre, le caractère polémique de l’ironie confère au trait d’esprit une pointe assassine : effet de surprise et décodage rapide pour le destinataire.
EXEMPLES cités par JANKELEVITCH et BERGSON à propos d’un personnage vaniteux : « il y a ceux qui font des mots et ceux qui ont de l’esprit» ; on dit de lui : «il court après l’esprit, il fut répondu : je parie pour l’esprit »
EXEMPLE : raillerie de MONTESQUIOU contre une demi mondaine très snob qui décède durant un dîner mondain : «elle est partie prendre son café dans un monde meilleur».

Enfin il convient de noter que le trait d'esprit s'exerce dans le comique des mots selon de nombreux procédés littéraires :(Collusion entre 2 mots, calembour, zeugma, inversion, oxymore, hyperbole, périphrase héroï-comique) , un travail sur les mots parfois proche de la poésie:
EXEMPLE : journal de l’abbé MUGNIER « les jeunes filles à ST SEVERIN tricotaient avec des voix en aiguille, la laine fatiguée des cantiques ».

Mais de nos jours, les procédés littéraires se veulent de plus en plus originaux car le sens des mots s'émousse comme les sens des hommes par sénélité, par épuisement, par habitude, d'où les recherches d'un Frédéric DARS, d'un FINCKELKRAUT, d'un ELGOZY , qui après nous avoir offert un contradictionnaire, puis un fictionnaire, propose aussi un antidictionnaire:

EXEMPLE :FINCKELKRAUT (fictionnaire illustré) : « zeros: dieu de l’amour et des petits rien »
EXEMPLE F DARS « que ta volonté soit fête!».
Mon excellent ami et psychanalyste Claude-Louis Berthon ne m'en voudra pas si je n'évoque que pour mémoire les jeux de mots et contrepèteries dont LACAN a fait tout une théorie....et pour lesquelles il a été traité bien à tort de psycho-pitre... Il n'est pas moins vrai qu' actuellement l'humour opère un subtil mélange des genres faisant largement place au saugrenu, au bizarre à l'incohérence sémantique et narrative:

EXEMPLE MARCEL DUCHAMP 1887-1968: objet d'art sous forme de canular
EXEMPLE photographie d'une machine compliquée : « machine à fabriquer le bonheur »
EXEMPLE tiré de la publicité: la photocopie d'un mariage sort de la photocopieuse devant 2 employés qui viennent de s'embrasser

Humour et ironie se manifestent aussi dans les autres registres traditionnels du comique (comique de gestes, de situation, de caractère), . Nous tacherons de les évoquer maintenant pour souligner les fonctions et la portée philosophique de l'humour et de l'ironie.


II ° partie fonctions et signification philosophique de l'humour/ironie chez BERGSON et FREUD


Pour BERGSON l'humour et le rire en général ont 2 fonctions :

COMIQUE ET ESTHETIQUE

Nous avons vu que chez lui l'humour inoffensif permet d'abord à l'adulte de retrouver la liberté du non sens, propre au monde de l'enfance, et le plaisir du langage avant les contraintes de l'éducation et de la pensée rationnelle; l' humour peut même avoir une vocation artistique quand il renouvelle notre regard sur la réalité, en nous détachant de l'action utilitaire et nous redonner un regard innocent sur la nature;
EXEMPLE : RABELAIS fait découvrir un planteur de choux sous la langue de Pantagruel; avec le planteur de choux RABELAIS fait comprendre que le familier peut se trouver dans ce qui est appelé à tort le nouveau; ce comique permet de jeter un doute sur la réalité et ruiner les prétentions des discours dogmatiques à représenter le réel.....

Sur ce point FREUD est d'accord avec BERGSON qui a deviné « les racines infantiles du comique » quand l'enfant rit par pur plaisir sans inhibition (le mot d'esprit 345). mais il précise que le jeu gratuit avec les mots et les idées libère la circulation de l'énergie psychique globale de l'individu qui se décharge dans le plaisir du rire ........et lui épargne aussi une dépense d'énergie que nécessiterait l'inhibition .


COMIQUE ET SOCIETE

Pour BERGSON, le rire est surtout un châtiment social , (« une espèce de brimade sociale ») contre la raideur de certains individus. Le but est de dégonfler certaines formes de sérieux qui nous oppriment. Nous rions parce que nous avons le sentiment que certains hommes régressent par leurs gestes et leurs paroles à une apparence de « mécanique plaquée sur le vivant »; c'est la raison pour la quelle il emprunte volontiers ses exemples au théâtre comique , ne faisant plus de différence ici entre comique de mots et action.......;
BERGSON évoque ce qu'il dénomme des types ou caractères dans lesquels le rire réprime l'absence d'élasticité dans la vie sociale:
Pour être comique, le personnage doit paraître insociable et nous laisser insensible, sinon nous tomberions peut-être dans le tragique qui prend en considération tout l'aspect individuel et non l'apparence superficielle de chose ou d'automatismes: je pense en particulier à certains héros de MOLIERE: après un premier rire contre la raideur sociale d'un ALCESTE, on se prend à sympathiser avec sa misanthropie comme on sympathise avec les sentiments des héros tragiques. Pour le rendre encore comique MOLIERE actionne le procédé du diable à ressort: ALCESTE devient comique quand il entre en conflit avec lui-même; il souffre en essayant de comprimer un sentiment de misanthropie par des manières de gentilhomme, répétant à plusieurs reprises «je ne dis pas cela » à ORONTE qui lui demande si ses vers sont mauvais.

BERGSON démontre que le théâtre utilise de nombreux procédés analogues au comique verbal: répétition, caricature, disproportion entre l'effet et la cause, inversion, interférence des séries, quiproquo, crescendo avec effets boule de neige, et autres procédés causés par « la distraction des choses ».
Une distraction qui nous masque la vie véritable à cause d'une trop grande place accordée aux rituels, cérémonies et autres mascarades; je pense ici à une observation faite par GUY BEDOS dans son livre « je craque »: notre conditionnement social est tellement INCONSCIENT , dit-il que dans un studio de cinéma, les figurants officiers et soldats durant les pauses continuent à manger séparément dans la cantine du studio.........
Une place importante est faite aussi par BERGSON à la critique de la vanité, défaut risible par excellence pour BERGSON car elle synthétise tous les éléments du comique. Il dénonce en particulier la « vanité professionnelle », tendant à la solennité de ceux qui traitent leur public comme s'il avait été crée pour eux.
BERGSON montre que le comique de caractère qui imprime certaines professions utilise la caricature et l'imitation. Il vise en particulier le corps médical car de MOLIERE à JULES RENARD les médecins ont été les personnages favoris des auteurs comiques, parce que leur pouvoir inspire une secrète terreur. Sur ce point il faut citer PROUST:

EXEMPLE le docteur COTTARD est à la fois imbécile et grand clinicien.
EXEMPLE : le croquis, fin mesuré et mais profondément comique du DOCTEUR DIEULAFOY, introducteur de la mort et chef du protocole funèbre. « .......... » RECHERCHE DU TEMPS PERDU.
Au comique de caractère PROUST intègre l’évolution dans le temps du vocabulaire de ses personnages:
EXEMPLE Le langage tenu par le Docteur COTTARD :
La vulgarité de l’homme est d'abord souligné par la platitude de ses calembours :
EXEMPLE durant un cours de médecine à ses étudiants, il préconise le lait comme remède
Au lait, au lait (hollé, hollé)/Vive l’Espagne!
EXEMPLE au milieu d’une partie de piquet, il dit : «Savez- vous quel est le comble de la distraction ? C’est de prendre l’édit de NANTES pour une anglaise »

Mais lui-même prend au pied de la lettre toutes les expressions figurées:
EXEMPLE au cours du repas avec FORCHEVILLE, il ne comprend pas le calembour «serpent à sonate » qui désigne Madame DE SAINTE EUVERTE ( aussi mauvaise langue que bonne pianiste) et juge utile de rectifier « on dit serpent à sonnette »…on lui explique alors.....

Il admire les expressions employées par Madame VERDURIN (celle que PROUST appelle avec dérision « la patronne ») puis s’y risque et souvent à contre temps. Plus tard devenu professeur illustre, son langage demeure vulgaire mais s’est enrichi au point de devenir une mosaïque de locutions toutes faites.

Son incapacité à démêler le sérieux du comique traduit un être peu sûr de lui qui l’engage à adopter « un sourire conditionnel et provisoire», source parfois de malentendus .
EXEMPLE Au cours d’un repas chez les VERDURINS «Il regardait sous son lorgnon pour faire connaissance de son voisin de table et rompre la glace , avec des clignements beaucoup plus insistants qu’ils n’eussent été jadis …. Et les regards engageants accrus par leurs sourires qu’il adresse à son voisin CHARLUS, crée un malentendu: le baron croit que COTTARD a deviné qu'il est homosexuel et qu'il lui fait de l’œil. Aussitôt CHARLUS réagit durement en raison d’une « loi » générale : « l’être que nous n’aimons pas et qui nous aime nous paraît insupportable».

C’est bien là un des charmes de la RT : accepter d’être ballotté d’erreurs en demi- vérités : un sorte de pacte de lecture enjouée ; la distance temporelle génératrice de comique permet de saisir rétrospectivement le comique d’une situation ou d’un propos ( comique de l’escalier..).

Pour FREUD le mot d'esprit et le comique sont en rapport très étroit avec l'inconscient et sa thése centrale c'est qu'il est source de plaisir par la levée partielle des inhibitions :

En effet, chez BERGSON la question de l'humour et du mot d'esprit n'est pas totalement explorée comme le dit FREUD lui-même dans le mot d'esprit page 350 « nous devons aller un peu plus loin que BERGSON ».

1 BERGSON ne prend en compte le registre scatologique du comique contemporain, ce qui relève du racisme larvé, de la dérision de la personne

2 FREUD développe plus profondément la parenté de l'humour et du mot d'esprit avec le rêve, le lapsus....à travers toute une « logique » cachée, un peu comme dans un rêve qui signifie apparemment une absurdité mais qui réalise un rébus; on y retrouve des processus d'élaboration similaires:
déplacement
représentation indirecte par homophonies
représentation par le contraire
emploi du contre sens (EXEMPLE un aveugle demande à un paralytique : « comment allez-vous? Réponse: « comme vous le voyez !»
allusion métaphorique
et enfin la condensation

le rôle de la condensation est fréquent dans la structure du mot d'esprit

EXEMPLE: j’ai dîné avec ROTHSCHILD et il m’a traité de façon familionnaire;

Deux forces psychiques sont à l’œuvre et la dualité des idées se concentre en un seul mot ( d'où le caractère elliptique du WITZ). L’idée effacée ( je ne suis pas un des leurs) resurgit malgré tout dans le mot valise.
Le WITZ est un lapsus volontaire dont l’expression concise fait l’objet d’une élaboration inconsciente.

Le mot d’esprit tendancieux a pour but de nuire à quelqu’un ; servir les intérêts de celui qui le formule mais d’où vient le plaisir qu'il procure ?

Nous observons que l’idée principale est seulement suggérée : le rire collectif cautionne cette violence sublimée. Il récompense celui qui a su dominer ses tendances hostiles et les couler dans un moule socialement acceptable, en lui procurant un plaisir narcissique.

En effet, le plaisir provient du fait que sans les ressources de l’esprit, la tendance à l’agressivité serait insatisfait et constituerait une source d’irritation permanente : le plaisir tendancieux est le soulagement d’un état pénible. Il s’agit de flirter avec les limites sociales : une quasi transgression « à blanc », en s’approchant aussi prés que possible de la censure.
Plus un jeu de mots est audacieux, plus il doit être spirituel. Sinon un jeu de mot grossier serait l’analogue du cauchemar pour le rêve; une transgression trop explicite provoquerait un sentiment d’insécurité.

CONCLUSION

1 L’humour et l’ironie deviennent un plaisir pour l’esprit lorsqu’on comprend les propos véritables derrière l’énoncé exprimé: des calculs interprétatifs sollicitent l’intelligence et la culture du destinataire, étant entendu que l’on peut rire de tout mais pas avec tout le monde ni dans n’importe quelle circonstances .
2 L’un et l’autre poursuivent des buts parfois similaires au comique en général:
Châtiment social contre la raideur de certains individus, contre le coté mécanique des pensées et des actions (BERGSON)
Rendre plus réceptif aux sujets sérieux
Dans l’ironie, provoquer attaquer et soumettre ses cibles
3 Et surtout dégonfler certaines formes de sérieux qui nous oppriment.
Dans l’humour, atténuer les audaces, détendre l’atmosphère: l’homme se plaît à rire de ce qui l’effraye: la mort, la maladie, les femmes, l’amour, le mariage le gouvernement, les grands de ce monde.
Reproduire le grotesque et le sublime
4 Mais aussi par moment régresser vers les tendances inoffensives de l’enfance.

L’étude de l’humour et de l’ironie nous a conduit à brouiller les frontières traditionnelles du comique (dépasser la classification entre comique des mots, comique des gestes, comique de situation, comique de caractère).Ils constituent un ensemble de phénomènes complexes, expression de la sensibilité, de l’intelligence et de la liberté dont on ne se lasse pas.

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