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14.06.2007

La Caresse

PLAN

1 fonction des caresses

2 quelques remarques sur les caresses d'amour

3 quelle valeur faut-il accorder aux caresses du corps et aux caresses de l'âme?


INTRODUCTION
Au concours de l'agrégation je suppose que beaucoup de candidats auraient remis une feuille blanche comme moi ...par ignorance, par pudeur ou pour lui laisser tout son mystère ....essayons quand même de nous promener dans le jardin des caresses, donc pas de brutalité ce soir d'autant plus qu' une caresse au sens propre et figuré c'est effleurer avec délicatesse, : un attouchement tendre, affectueux, parfois sensuel et érotique , un effleurement qui peut troubler.....

au sens propre: un attouchement

au sens figuré:

1 un contact ou un mouvement doux et agréable
EXEMPLE les caresses du vent, des flots, « le vent fracasse un chêne ou effleure une fleur »

2 témoigner son affection; cajoler, donner des signes d'affection; à la limite flatterie, « caresser quelqu'un du regard. »....et pour les véritables caresses de l'âme Jean GUITTON dans une mére dans sa vallée observe que
«les caresses des yeux sont les plus agréables
elle apportent l'âme aux limites de l'être
et livrent des secrets autrement ineffables
dans lesquels seul le fond du coeur peut apparaître»

3 convoiter: EXEMPLE caresser du regard les friandises d'un étalage .

Une question parmi d'autres : en amour, la caresse n'est-elle qu'une embuscade tendue à l'autre , une manipulation , un instrument de captation qui transforme le sujet en objet (SARTRE analyse la séduction dans ce contexte) ? Est-elle au contraire une donation (la main ne « saisit » rien), la révélation de quelque chose de plus mystérieux , de plus noble qui nous fait sortir de nous même (LEVINAS évoque une sorte d'extase et de transcendance) ?.
Ce modeste exposé tentera de cerner quelques aspects de l'interaction entre l'âme et le corps, entre le toucher et la communication avec autrui .


1ere partie fonction des caresses


elles semblent indispensables au développement harmonieux de l'individu et relévent du domaine de l'intime

A EN PUBLIC LES CARESSES SONT RARES ET TRES CODIFIEES dans la mesure où elles sont avant tout un contact physique ( de la main, de la bouche) : on ne fait donc pas n'importe quoi, n'importe où avec n'importe qui lorsqu'on touche autrui en public
EXEMPLE le code du baisemain (on ne touche pas la main); le baiser de paix ( on effleure); et même dans les dancing il y a souvent des limites dans le cheek to cheek (même si le slow semble parfois « un lit vertical »); autres tabous: chez certaines femmes d'orient.....ne pas toucher ni caresser la nuque....

1 une femme est peut-être plus libre que l'homme dans ses gestes dans certaines circonstances: EXEMPLE au cours d'un repas,si ce n'est pas un repas trop guindé.. elle a le droit de poser sa main d'une façon anodine et familière sur la main d'un homme......l'homme a uniquement le droit de lui offrir momentanément son bras pour traverser la rue la nuit..ou comme dans cette opéra de DEBUSSY Pelleas et Mélisande quand PELLEAS lui prend la main pour l'aider à descendre de la falaise vers la mer...mais ici.la musique demeure bel et bien « un spasme chaste » (Comtesse de Noailles) et MELISANDE ne sait pas aussi ce qu'elle veut.... mais pour nous hommes souvent moins délicats que PELLEAS, il nous est seulement permis de poser notre main sur l'épaule ou l'avant bras de la femme comme un petit oiseau tombé du nid....et encore (faites ça dans votre bureau avec la chef de service, elle vous trouvera irrespectueux) ....

2 les caresses érotiques sont normalement réservées aux conjoints: condamnation sociale de l'adultère. (7°me commandement du Décalogue)...d'où le drame de Tritan/Ysold et plus prés de nous Lady Chatterley: ..........transgression sociale de CONSTANCE pour qui l'amour est plus fort que les barrières sociales; elle caresse le garde chasse OLIVIER MELLORS et découvre les mystères de la vraie vie.... OLIVIER est un homme sensible et pensif pour qui la vie s'est montrée si amère qu'elle l'a conduit à chercher un refuge dans la solitude de cette fonction .....il a des circonstances atténuantes....... mais CONSTANCE aussi.... elle reproche à son mari CLIFORD de consumer sa vitalité en entretiens vides et de vivre sans passion...... elle désirerait au moins un enfant qui remplirait son coeur d'une affection; ce livre est donc une apologie de l'amour physique comme moyen de guérir « tout intellectualisme maladif» et de retrouver le contact avec les forces instinctives et naturelles dela vie....... nous verrons si elle a raison.

B la caresse révèle notre besoin de sentir physiquement la connexion à l'autre et elle se pratique dans l'intimité de la vie privée:

En effet, la caresse est nécessaire au développement harmonieux de l'homme: de l'enfant et de l'adulte:


1 besoin de caresse: les enfants élevés au sein ont un développement physique et psychique supérieur; importance pour l'enfant du baiser maternel et plus tard du baiser amoureux ( les 2 avec Diane de POITIERS : baiser de Diane à Henri encore enfant pour le convaincre de partir en Espagne en qualité d'otage et de libérer ainsi son père qui est prisonnier de Charles Quint et plus tard en politique.....)
ce que nous enseigne les animaux: importance du léchage pour élever les petits ; les animaux se livrent à d'incessants jeux de peau: reniflement, morsure, corps à corps , baisers , étreintes, toilettages..... et plus tard dans les rapports amoureux parfois un peu de violence EXEMPLE « la morsure du sanglier »( chez les orientaux)

2 toutefois SUPERIORITE DES HUMAINS; il faut bien distinguer ce que nous enseigne les animaux, et ce que nous enseigne les humains:
La nature ne semble pas caressante, et la caresse humaine semble le produit d'un long polissage de la bestialité et surtout il y a sans aucun doute une supériorité fonctionnelle de la main et du baiser chez l'homme

1 Cependant, concernant le baiser......PROUST déplore que nous n'avons pas d'organe pour le baiser..:
Le mauvais ajustage de la mécanique humaine n’épargne même pas les relations sexuelles : pour goûter le rose de la joue d'ALBERTINE dont il rêve , le NARRATEUR écrase son nez sur la joue tant désirée qui n’a rien d’une fleur et il déplore de ne pas être mieux équipé qu’un animal avec sa corne : « il n’y a pas d’organe pour le baiser ( paraît-il) ».
et pourtant...pour celui qui qui est embrassé, la bouche semble souvent le moyen de stimulation le plus agréable....
Sur le plan de l'inconscient le baiser est porteur de symboles:
embrasser c'est manger : .... dit la mère à l'enfant et l'amant à l'amante; si les amants «se dévorent de baisers»,
- C'est pour sonder sa tendresse et tenter une fusion : ils ne veulent plus faire qu'un à l'instar de l'amour fusionnel qu'ils ont vécu avec leur mère
- ingérer c'est aussi s'approprier, désir de possession
- c'est aussi absorber les qualités de l'autre: intégrer une part de de sa personnalité , sa beauté, son intelligence

2 concernant la main: ici encore nette supériorité des humains sur les animaux par leur variété et la complexité de leur signification: et n'oublions pas que là où la main passe la bouche passe.
(chez les animaux) dans les rapports amoureux la caresse physique a souvent l'allure d'un conflit violent et irrespectueux
chez les humains il n'en est pas ainsi ......et il y a en beaucoup plus: s'y ajoutent le pathétique de l'amour, le voluptueux même de la volupté, et d'une certaine façon le vulnérable

3 Enfin, nous observons que dans l'amour véritable( en supposant qu'il existe) il y a quelque chose d'aussi fort qu'un médicament qui passe à travers le contact physique
EXEMPLE tenir la main: -lorsqu'un mari tient la main de sa femme, l'effet sur le cerveau( l' hypothalamus) est proportionnel à l'amour qu'elle ressente pour le mari; l'attraction croît pendant les caresses .....
N'oublions pas non plus l'aspect thérapeutique : effet antistress; les caresses renforcent notre système immunitaire:
Au GUATEMALA les thérapeutes se tiennent souvent la main pendant les réunions; il convient de préciser aussi que le soignant ne peut pas appréhender la personne malade exclusivement comme un concept clinico-biologique: témoignage du psychologue PHILIPPE FREQUELIN qui nous a rendu compte de de la découverte d'un ressentiment inconscient entre un frère et une soeur au cours d'une séance collective de massage ....


2 eme partie quelques remarques sur les caresses d'amour


A Les caresses dans l'amour physique:
caresse et sexualité: la caresse du corps est au coeur de l'amour physique
on oublie trop souvent que la sexualité est une création commune faite de jeu, de complicité, d'expérimentations et d'émotions et que les caresses sont toujours un langage à décoder.

Le langage des caresses: le langage des caresses révèle un premier paradoxe : un langage immédiat mais pas totalement clair.

-un langage immédiat parce que le contact de la caresse est un lien privilégié qui fait l'interface entre le psychisme et le corps: aussi elle ne devrait pas être un geste anodin: par exemple la caresse distraite où le caresseur n'est pas présent dans son activité( caresser sa femme comme un toutou).

-elle exprime toujours un minimum de tendresse; mais il peut s'y mêler autre chose: du désir, de l'impatience, une noix de quémande, deux doigts de soupçon, un zeste d'inquiétude ou des rondelles de ressentiment....
le caressé reçoit le message de tendresse; il perçoit confusément ou clairement l'autre chose car elle ne se confond pas avec le geste du désir primaire. Le caressé peut connaître l'ennui, le doute sur les significations et hésiter sur sur sa réponse.....
Après les caresses, langage muet des couples endormis ...



2 les caresses de l'âme

L'amour ne se réduit pas à l'érotisme ni à la volupté physique, il n'est pas un simple passe temps ; il semble bien qu'il soit quelque chose de plus noble qui fait appel à l'âme.
SARTRE
Cependant, pour pour SARTRE la caresse est toujours une embuscade tendue à l'autre sous couvert de beaux et nobles sentiments :
Selon SARTRE, la caresse est envisagée comme un façonnement et la vie elle-même comme un roman où tout est combat, où derrière les moments les plus tendres, derrière les mélodies câlines de la fusion des corps, transparaît la lutte même des consciences:
Une séduction guidée uniquement par le désir de volupté physique et le désir de s'emparer de la liberté d'autrui et dans le cas des « caresses de l'âme », en lui faisant éprouver de l'admiration

EXEMPLE « parler le langage de l'âme pour s'emparer du corps » (reproche adressé par Marcel PROUST à son ami le Prince de BIBESCO véritable DON JUAN);

AUTRE EXEMPLE : la séduction de l'artiste et du poète qui caressent l'âme de leur public( succès féminins des chanteurs célèbres CARUSO 1873/1921 et de Pol PLANCON 1851/1914 lorsqu'ils chantent le caïd d'Albert THOMAS: l'air du tambour major « les fils d'or de ses épaulettes sont moins nombreux que ses conquêtes »).
Cette artifice culturel de la séduction aboutit finalement à un asservissement de l'être aimé, à une embuscade pour que l'aimé/e se fasse présence offerte, renonçant par là à son regard et à sa liberté: la séduction physique et « morale » le rendent prisonnier: « l'être désiré est empâté dans sa chair »; je le fige pour en devenir propriétaire (SARTRE L'être et le néant pages 440 et 416 « la caresse n'est pas un simple effleurement .... elle est façonnement..; en caressant autrui je fais naître sa chair, par ma caresse, sous mes doigts... par la caresse je fige à mon tour dans l'inertie celui ou celle dont le regard m'a englué dans l'être »; le rapport à autrui consiste donc à agir sur sa liberté pour la nier comme telle.

CRITIQUE:
l'amant se retrouve seul si l'aimé s'est transformé en automate ou en un reflet passif de mon moi. Et cela me semble dommage car la véritable admiration de l'aimé pour l'amant ne se confond pas avec l'envie captatrice; elle est « super videre »: reconnaissance d'une supériorité de l'autre qui du même coup me fait sortir de moi et me sentir moi-même meilleur; en ce sens, l'amour nous fait sortir de nous -même par une sorte d'extase et de transcendance qui grandissent les amants au lieu de les asservir.

LEVINAS

LEVINAS conçoit l'amour comme la possibilité d'une authentique caresse de l'âme en instaurant un mode de relation à l'autre à la fois immanente et transcendante:

la caresses vient comme un nouveau mode de relation à l'autre :si l'émotion n'est pas partagée: entente impossible, impossible attente car son avènement est mystérieux

la caresse mène au mystère:
la caresse nous mène au seuil du transcendant, comme un mode d'être paradoxal:

paradoxe: ce qui est caressé n'est pas touché à proprement parler; la caresse ne sait pas ce qu'elle recherche; elle est comme un jeu avec quelque chose qui se dérobe, sans projet ni plan avec quelque chose d'autre, toujours autre, toujours inaccessible, toujours à venir et la caresse est l'attente de cet avenir pur sans contenu; « la caresse consiste à ne se saisir de rien, à solliciter ce qui échappe sans cesse vers un avenir... qui se dérobe.......: elle est une recherche, une marche vers l' invisible » totalité et infini EMMANUEL LEVINAS

Pour LEVINAS, dans le rapport à l'aimé il y a une immaîtrisable proximité ( dévoilement partiel d'une ipséité) « le corps sous la caresse se fait tout en entier visage »: le temps et l'autre mais l'autre ne se livre jamais complètement:
il n'y a pas de fusion dans l'amour mais une dualité insurmontable: l'autre se retire dans son mystère.

CONSEQUENCES:
la relation érotique n'est ni lutte, ni fusion, ni connaissance

elle est une expérience bouleversante qui nous chavire:
la caresse procède non pas du besoin ( et son corrélât la jouissance en tant que « morsure » sur l'être) mais du désir ( la volupté même)
une volupté qui est une expérience qui ne se coule dans aucun concept (tendresse, respect, vulnérabilité).... la caresse est donation.

la caresse incarne la sagesse de l'incertitude
une aventure hors de soi vers l'imprévisible: l'aimé, sous la caresse entraîne l'amant dans un abîme vertigineux; la caresse se tient à l'écart du concept dans un no man's land, entre l'être et le non être

CRITIQUES:

1 Comme HUSSERL (Méditations cartésiennes), LEVINAS pratique dans sa description de la caresse, une phénoménologie descriptive mais il refuse l'immanence de la phénoménologie de HUSSERL au nom de la transcendance de l'autre. Personnellement je me sens plus poche de la connaissance par connaturalité affective d'un HUSSERL ou d'un MAX SCHELER que celle de LEVINAS (consulter Maurice Nédoncelle La réciprocité des consciences.)

2 critique de la notion de mystère chez LEVINAS qui me paraît trop irrationnelle ..... sans doute lorsque 2 futurs amants se rencontrent... c'est l'irrationnel qui commande mais l'analyse pourrait y déceler la conjonction de souvenirs préderterminants et d'autres déterminismes: revenons sur terre.....


3 eme partie VALEUR DE LA CARESSE


DENIGREMENTde la caresse:

1 comme l'odeur, la caresse devient un signe pénible de promiscuité si elle n'est pas choisie ou consentie par les individus en présence

2 et même consentie ou choisie, elle paraît pour certains trop loin de l'intelligence, trop éloignée de l'âme et de la pensée car elle est assimilée à la sexualité
EXEMPLE pour PLATON les mains sont une instance de dégradation et une filiation platonicienne fait du toucher un sens vulgaire qui ne distingue guère l'homme de l'animal.


APOLOGIE DE LA CARESSE:

1 la caresse: aspect thérapeutique
2 la disparition du toucher serait une privation de la jouissance du monde (CONDILLAC.).
3 dimension affective, amoureuse et morale dans le respect de l'autre
4 le grand Jeu de la caresse incarne une sagesse: apologie du jeu dans son double sens:
- une marge de manoeuvre et d'indétermination comme « le jeu de l'amour et du hasard »MARIVAUX
- au sens mécanique, laisser un peu de souplesse ( et d'improvisation) ........comme dans la vie elle-même; GRODDEK « le plus difficile dans la vie, se laisser aller et suivre les voix du ça tant pour le prochain que pour soi-même.....peu à peu on redevient un enfant » ; laisser un peu de place au hasard ou au Destin.


CONCLUSION

Il faut que dans le champ des désirs, subsiste une part de mystère ; dans son aspect le plus noble, la caresse au sens propre et figuré est donc la découverte d'une sorte transcendance et surtout une invitation au respect de l'autre comme tout autre, respect du vulnérable et du fragile car il y a comme le dit LEVINAS une vulnérabilité respectueuse de la personne.

 

Enregistrement (durée = 1h42) de la Conférence au Café Larbaud  23 juin 2007 Vichy

Par Dominique Crépin

Témoignage de CL Berthon consultant, psychanalyste.

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