03.03.2007
MUSIQUE ET PHILOSOPHIE CHEZ NIETZSCHE
(1844-1900)
« sans la musique, la vie serait une erreur »
Pourquoi ce titre ? Parce que la musique a joué un rôle très important dans l'élaboration de sa philosophie:
NIETZSCHE écrit : « la musique est l'idée vraie du monde » dans naissance de la tragédie édition....où il développe notamment le difficile problème des rapports entre art et vérité.
La musique est la pulsation transparente du monde et elle pourrait tenir la place de la métaphysique, comme le pensait déjà SCHOPENHAUER dont il a tout d'abord été longtemps le disciple à partir de 1866. Il me semble que NIETZSCHE propose une esthétique de l'existence, où la musique tient une place inouïe, mieux peut-être que SCHOPENHAUER dans la mesure où il est lui-même bien un meilleur musicien/compositeur et qu'il sait, lui aussi, quels sont les pouvoirs profonds de cette forme d'expression.
Cependant, cette esthétique de l'existence fut souvent interprétée comme un jeu talentueux mais sans logique profonde ; ce qui est faux :une philosophie, il est vrai difficile à interpréter et à cerner: son oeuvre est énigmatique, multiple, fragmentée, avec des surgissements imprévus à la musicalité et à l'éclat de fragments difficiles à relier parce qu'ils sont parfois contradictoires. Une oeuvre qui se veut, la plupart du temps, délibérément non systématique, remplie d'affirmations véhémentes et passionnées .... «une philosophie à coup de marteaux » ( sous-titre de crépuscule des idoles 1889) pour détruire les vieilles idoles, servie aussi par un style poétique, pratiquant l'épigramme et l'aphorisme, seuls moyens pour évoquer son rêve d'un idéal immanent.
Annonce du plan
I Nous développerons d'abord cette « métaphysique de la musique » chez le jeune NIETZSCHE (1869-1876) : une réflexion sur l'art comme moyen d'échapper à l'absurdité qui est largement influencée par SCHOPENHAUER (1788-1860) et par WAGNER(1813-1883) qui pour NIETZSCHE semble représenter le mieux dans ses drames lyriques la renaissance de la tragédie grecque (Tristan). ...
II Par la suite, à partir de 1876 : fin de l'aventure wagnérienne:
il y a un retournement contre WAGNER- qu'il faudra expliquer comme un espoir déçu, un rejet qui prendra ensuite une allure parfois phobique chez le NIETZSCHE de la maturité, qui débute à partir de 1882 jusqu'à ses derniers textes en 1888 (CAS WAGNER NIETZSCHE CONTRE WAGNER ....).
III Cette rupture s'accompagne aussi pour NIETZSCHE d'une révolution musicale et culturelle-(notamment un refus ontologique de la « représentation »)- qu'il conviendra de préciser et qui annonce, peut-être, l'aube de la musique moderne.
I INFLUENCES DE SCHOPENHAUER ET DE WAGNER SUR LE JEUNE NIETZSCHE
Ces influences se manifestent très nettement dans naissance de la tragédie 1872 (et jusqu'en 1874 dans les considérations inactuelles et intempestives où l'un des volumes est intitulé « SCHOPENHAUER éducateur »:
Dans naissance de la tragédie, NIETZSCHE nous fait partager son admiration pour les grecs, il nous montre l'influence de WAGNER et celle de SCHOPENHAUER dont il adopte le pessimisme et en grande partie, la théorie de la « VOLONTE ».
A Pour SCHOPENHAUER comme pour NIETZSCHE, la musique est d'abord la métaphore de la vie, expression de la « VOLONTÉ »
En effet, pour SCHOPENHAUER comme pour NIETZSCHE, la musique etablit un rapport immédiat avec la nature profonde du monde; elle constitue le monde des sentiments et de la vie la plus intime que la raison ne saurait saisir.
Pour SCHOPENHAUER, elle est l'expression directe de la VOLONTE (un dynamisme irrationnel et primitif qui existe d'abord au sens kantien sur le plan « nouménal »); le monde concret est un produit de la VOLONTE qui se dégrade en REPRESENTATION (division à l'infini du VOULOIR en existences individuelles sur le plan des « phénoménes »); le VOULOIR implique souffrance du monde mais la musique nie le VOULOIR grâce à la contemplation.
La VOLONTE insatiable se déchire elle- même et crée sans cesse de nouvelles souffrances mais il arrive que par ses jeux, l’art musical mieux que les autres arts réussisse à transposer (« hinüberspielen ») sur le plan de la REPRÉSENTATION les mouvements du VOULOIR. Or ce faisant, elle transforme l’univers réel parce qu’elle transforme le sujet connaissant et lui impose l’attitude contemplative. Notre douleur, notre désir égoïste deviennent la douleur, le désir universel et nous cessons de souffrir parce que nous cessons de « vouloir » .
La musique n’ayant pas besoin de mots, elle est langue universelle et coïncide avec l’essence des choses : elle est explication du monde : « la musique est la mélodie dont le texte est formé par le monde » leçons philosophiques 1820. Elle ne parle pas des choses mais uniquement du bien être et de la douleur, les seules réalités valables pour la « VOLONTE » : bien être et souffrance constituent par exemple les thèmes de l’amour tragique des opéras y compris ceux de « la mauvaise musique » et autres chansonnettes ( un bouillon cube avec 3 notes) dont Marcel PROUST, défenseur des idées de SCHOPENHAUER, fait paradoxalement l’éloge dans les Plaisirs et les Jours.
Nous préciserons comment la dualité schopenhaurienne de la Volonté et de la Représentation est transposée chez NIETZSCHE sous les figures de DIONYSIOS dieu des désirs débridés, et d'APOLLON dieu de la beauté formelle, mais il est intéressant aussi de savoir que pour SCHOPENHAUER la musique a le privilége d'être l'expression de la VOLONTÉ sous la forme de 2 analogies:
1 l’échelle des formes musicales est parallèle aux degrés d’objectivation du VOULOIR (le monde comme volonté et comme représentation Livre II) : le rythme est une forme de la sensibilité pure…..la mélodie ( noyau de la musique) est une phrase fermée qui part de la tonique et qui y revient après être passé par la dominante…elle est réconciliation toujours renouvelée de l’élément rythmique et d l’élément harmonique……. Le charme de la musique ( succession de dissonances et d’accords harmoniques ) suggère la naissance toujours nouvelle des désirs et de leusr satisfactions, faisant miroiter à l’homme la réalisation de ses vœux sans jamais les décrire en particulier…d'où l'explication de l'équivocité apparente de la musique.....
2 Toute l’architecture musicale vaut comme une analogie des différents degrés de l’être: elleest bâtie sur le socle du grave analogue à de la matière inerte, les voies moyennes pour le monde végétal et animal, la voie aiguë, porteuse de mélodie la VOLONTE pleinement consciente de soi que seule possède l’humanité.....
LA VOLONTÉ imperceptible commence à être perçue dans la note la plus basse que puissent entendre les instruments de musique, la « basse fondamentale » ( analogue au socle de la matière inerte ) dont le prélude de l’Or du Rhin de WAGNER est une image approchée.
Rappelons que le prélude de l’Or du Rhin commence par le petit grain d’une note grave mi bémol qui enfle de façon statique progressivement pendant 137 mesures.
AUDITION WAGNER prélude de l'or du rhin
pour NIETZSCHE le but suprême de la tragédie et de l'art en général est atteint lorsque DIONYSIOS parle la langue d'APOLLON, APOLLON finissant par parler le langage de DIONYSIOS
NIETZSCHE reprend à son compte la dualité schopenhaurienne de la Volonté et de la Représentation et l'utilise dans sa conception de l'art : le but suprême de la tragédie et de l'art en général est atteint lorsque DIONYSIOS parle la langue d'APOLLON, APOLLON finissant par parler le langage de DIONYSIOS: naissance de la tragédie « DIONYSIOS parlant la langue d'APOLLON, APOLLON finissant par parler le langage de DIONYSIOS, le but suprême de la tragédie et de l'art en général se trouvant alors atteint »
EN EFFET, DIONYSOS chez NIETZSCHE symbolise la force vitale, parfois douloureuse ...ce dieu renaît sans cesse du fond même de sa destruction Eet symbolise l'apologie de la vie comprise comme « volonté de puissance » (notion très proche de celle de VOLONTE)
Le mythe de DIONYSIOS fut inspiré à NIETZSCHE par FRIEDRICH CREUZER et JOHANN JAKOB BACHOFEN : l'art émane d'états émotifs dont le principal est l'enivrement....l'extase fait pressentir la douleur universelle et génère la volupté du pessimisme. Or seule la vision pessimiste du monde pour le jeune NIETZSCHE suscite la création musicale; DIONYSIOS dieu du morcellement et de l'excès, dieu de la frénésie et de la souffrance est le dieu de la destruction créatrice.....
le principe apollinien apparaît comme un salut pour celui qui se perd dans l'action destructrice de la musique dionysiaque; il convient donc de codifier les pulsions régressives et sexuelles par l'art apollinien (embellir mensongèrement et de façon optimiste l'apparence; créer un ordre simple , rigoureux , là où tout n'est en vérité que chaos et impitoyable hasard.)
l'union des arts est nécessaire pour rendre supportable la force destructrice de la musique pure qui crée exubérance et exaltation: harmonie et rythme s'imposant finalement au cahos .
la tragédie grecque – dont le drame lyrique de Tristan WAGNER serait selon NIETZSCHE la renaissance - représente l'association de ces 2 forces et aide le spectateur à supporter héroïquement l'existence.
On peut donc résumer l'influence de SCHOPENHAUER sur NIETZSCHE comme celle d'un romantisme irrationaliste:
-la musique est reproduction immédiate de la Volonté
-la musique se rapporte symboliquement à la contradiction et à la douleur qui sont au coeur du monde
-elle reproduit symboliquement l'essence de la nature .
B NIETZSCHE décrit WAGNER comme le nouvel artiste dionysiaque
1 l'admiration de NIETZSCHE pour WAGNER fut immense: 1ere rencontre en novembre 1868 à LEIPZIG dans la maison de l'orientaliste HERMANN BROCKHAUS, où il fut subjugué par la présence de ce « génie »....il le revoit en 1869 lorsqu'il est nommé professeur de philologie classique à l'université de BÂLE, WAGNER habitant alors à LUCERNE..; il devient alors un intime de RICHARD et de COSIMA à TRIBSCHEN (lac des 4 cantons)...
2) WAGNER est décrit comme le nouvel artiste dionysiaque:
Pour NIETZSCHE en 1972, c'est WAGNER qui transcrit le mieux en sons, la langue universelle, l'expression du vouloir vivre définie par SCHOPENHAUER et la nécessité de l'union des arts qui lui semble nécessaire pour rendre supportable la force destructrice de la musique pure : (il est en accord avec la conception de l'art total défendue par WAGNER dans son son écrit de 1870 sur BEETHOVEN) .
NIETZSCHE décrit WAGNER comme le nouvel artiste dionysiaque dans WAGNER à Bayreuth 1876 :
1 la musique de WAGNER est «métaphysique de l'amour»(Tristan) ; elle est un art à part , qui vise à exprimer le monde nouménal;
2 WAGNER restitue au mythe son aspect viril; on y trouve des êtres titanesques qui entrent en conflit et éprouvent une souffrance dionysiaque .
3 WAGNER régénére l'ALLEMAGNE et le romantisme, substitut de la religion: il renoue avec l'esprit dionysiaque qui est inscrit dans l'esprit allemand, qui doit vaincre l'esprit socratique, qui doit fait revivre l'antiquité grecque en luttant contre l'esprit latin trop optimiste.
4 Il crée un langage sans concept, capable de traduire le pathos, c'est-à-dire la volonté passionnée et le désir, ce que NIETZSCHE appelle «les violentes tempêtes de l'âme» (WAGNER à Bayreuth )
En réalité, NIETZSCHE plaque dans l'oeuvre de WAGNER des caractéristiques qui vont dans le sens de sa propre théorie de la musique; il voit dans dans son oeuvre un miroir dans lequel il se mire narcissiquement.
NIEZTSCHE admire tout particulièrement Tristan :
Rappelons l'histoire: TRISTAN est blessé à mort par MELOT à la fin de l'acte 2, il délire dans son château de Bretagne et rendra son dernier soupir après avoir vu sa bien aimée.....
Il admire notamment le célèbre Sehnsucht- Motiv de l'accord de Tristan » dans le prélude MESURES 1 à 7 ( motif révélateur des sortiléges de l'amour/ puissance du philtre,où le désir et volonté se confondent)......
AUDITION du prélude et de l'accord de PARSIFAL Tristan mesures 1 à 7 ( progression chromatique sol dièse, la la dièse si )( tout un ensemble de notes de passage qui destructurent la stabilité tonale avec des glissements chromatiques créant un sentiment d'attente.. à comparer avec le superbe duo d'amour du second acte ........on observe des tensions successives toujours non résolues; ce n'est pas une indétermination absolue mais plutôt une détermination qui se transforme en mouvement imprévisible. C'est en ce sens que que la musique exprime le Vouloir ou la contradiction originaire...
« l'accord de Tristan » passa longtemps comme une curiosité harmonique, presque inalysable dans le cadre de l'harmonie classique, en raison d'altérations et de modulations inattendues.....
C NIETZSCHE musicien wagnérien:
En 1871, au moment où NIETZSCHE écrit La Naissance de la tragédie, il n'est pas seulement un philosophe wagnérien. C'est également un musicien wagnérien:
MAIS AUPARAVANT déjà, précisons que NIETZSCHE était musicien/compositeur dés l'âge de 12 ans (exemple une oratorio de NOËL en 1860/1861 où les paroles y sont rares, en conformité avec le genre de l'oratorio, la musique devant dépasser symboliquement la parole ...conformément aux voeux de .SCHOPENHAUER ; et pourtant NIETZCHE composera des « musiques narratives », ce qui nous pose le probléme de savoir quel est pour lui le vrai rapport entre parole et musique...)
De 1861 à 1865, NIETZSCHTE compose de nombreux lied: ( une vingtaine) de style schubertien et schumanien; EXEMPLE en 1865 il compose « JUNGE FISCHERIN » qui fait l'objet de 2 versions successives concernant une jeune fille qui brûle de retrouver son bien aimé. NIETZSCHE commente les poèmes et les lied de sa composition comme «un cri à l'état brut,..un sourd délire» ( bel effet de balancement pour évoquer la mer aux mesures 18/26..... dans la seconde version, on observe de nombreux points d'orgues...... débat: le second poème change t-il en fonction de la musique ou est-ce l'inverse?)
AUDITION de la 2° VERSION (12 minutes)
En 1872, NIETZSCHE est surtout connu pour être l'auteur de Manfred Meditation « sonate pour piano à 4 mains » (écrite au printemps 1872): MANFRED est bourré de remords après avoir tué sa demi-soeur ASTARTE qu'il aimait ; il essaie en vain de se jeter d'un pic élevé; enfin lui apparaît le fantôme d'ASTARTE qui lui annonce sa mort pour le lendemain...
le titre rend compte des puissants échos que l'Angleterre avait éveillé chez le jeune NIETZSCHE ( souvenirs de ses ,lectures de Conversations de GOETHE avec ACKERMANN dans lesquelles GOETHE avoue avoir une tendresse toute particulière pour BYRON qui lui rappelle sa propre jeunesse, impétueuse et passionnée....) le titre de cette oeuvre rappelle aussi celui de SCHUMANN qui a écrit un « Manfred » en 1851.et que NIETZSCHE connaissait.(.Il admirait SCHUMANN avant d'admirer la musique WAGNER )
l'influence de WAGNER y est manifeste:
Le célèbre Sehnsucht- Motiv de Tristan ( progression chromatique sol dièse, la la diése si ) est présent dés le début de Manfred (la bemol, la becarre, si bemol, si bécarre).......Manfred privilégie aussi constamment l'indétermination tonale comme dans Tristan...: ...présence fréquente aussi de la septième diminuée.
Cette composition a peut-être été injustement critiquée par son ami HANS VON BULOW qui critique son indécence prolixité .....; cependant, d'une manière générale, il est vrai que la plupart des oeuvres musicales de NIETZSCHE souffrent d' une imperfection formelle due à l' absence de réel motif mélodique et à leur caractère rhapsodique......
APRÈS la fin de son aventure wagnérienne, NIETZSCHE a peu composé; on relève « l' hymne à la vie » qui serait la seule composition bien connue.
hymne à la vie (version pour choeur et orchestre arrangée par son ami PETER GAST) sur un texte de LOU SALOME, composé en juillet 1882 que NIETZSCHE considère comme conforme à son mode de pensée: « je t'aime ô vie, et si tu dois m'anéantir..... je m'arracherai de tes bras avec douleur, tout comme l'ami s'arrache de la poitrine de l'ami ».
Il s'agit en réalité d'une reprise d'une précédente mélodie « prière à la vie » que NIETZSCHE explique ainsi: « cette oeuvre se veut un commentaire du gay savoir...... pour rallier les hommes à ma vie philosophique »( lette à H. KOSELITZ du 1er septembre 1882). D'aprés les spécialistes, dans « prière de la vie », on y observe encore une influence de WAGNER : analogie avec le thème des pèlerins dans l'ouverture de Tannhäuser ......
AUDITION
II PARTIE Retournement contre SCHOPENHAUER et surtout contre WAGNER
A Rejet partiel de la philosophie de SCHOPENHAUER à partir de 1878
1 NIETZSCHE aprés l'avoir tant admiré, prend ses distances avec lui, en le jugeant trop pessimiste: SCHOPENHAUER qui prône l' ascétisme et la morale, souffrirait d'une carence de vitalité. Il a été sourd à la musique de la vie
2 Il critique aussi la conception du Vouloir de SCHOPENHAUER notamment à partir de 1886 (dans gay savoir: la conscience perçoit la lutte des instincts et des affects au sein de la volonté) et 1887:( dans généalogie) car sa propre théorie de la Volonté a évolué et s'est complexifiée :
..
d'une part elle est une tendance à augmenter indéfiniment sa puissance et pas seulement à la conserver( SCHOPENHAUER); d'autre part, NIETZSCHE demeure d'accord avec SCHOPENHAUER pour affirmer que la volonté de puissance est partout mais elle est pour NIETZSCHE sujette à une dualité: besoin de croissance/autodestruction;...... volonté de puissance affirmative joyeuse, dont l'art représente la meilleure expression / volonté destructrice et triste dont l'expression est le ressentiment..
Le surhomme détient la volonté de puissance « affirmative », et la plus grande jouissance de l'existence consiste comme lui à vivre dangereusement et de façon joyeuse.
B 1878 (humain trop humain) marque la FIN OFFICIELLE DE SON AVENTURE WAGNERIENNE : un espoir déçu concernant le retour du tragique dans la tragédie de WAGNER, une musique jugée décadente, malsaine et impure
En effet, les premiers doutes concernant la valeur de WAGNER apparaissent en août 1874 avec un premier désaccord: NIETZSCHE apprécie une oeuvre de BRAHMS qu'il vient d'entendre (triumphlied « chant triomphal », une sorte de pendant à la marche triomphale de WAGNER), au point d'apporter la partition et de la jouer à son ami WAGNER qui se met en colére: « nous (WAGNER et COSIMA) sommes effrayés de la pauvreté de cette composition que vante notre ami NIETZSCHE; c'est HÄNDEL, MENDELSHON et SCHUMANN reliés en cuir » journal de COSIMA.......
1876 marque le début de la vraie rupture lors du festival de BAYREUTH. NIETZSCHE quitte le festival car il éprouve des troubles psychiques et somatiques durant la représentation du RING; puis il se sépare de lui corps et âme en lui assénant des critiques acerbes : à partir de 1878, il s'agit là d'une véritable mise à mort symbolique, par laquelle il critique le côté démagogue et mégalomane de WAGNER, et sa musique jugée décadente parce que chrétienne et germanique.
IL NE SUPPORTE PLUS CETTE MUSIQUE:
1 physiologiquement parce qu'elle agit sur les nerfs comme un narcotique ou un excitant et détruit la réceptivité du corps ( souvenons nous que « cela endort le duc de GUERMANTES » recherche du temps perdu PROUST..)
2 intellectuellement
A)refus de son projet culturel : NIETZSCHE se serait séparé de WAGNER au moment où il pressentait en lui un prélude à la modernité spectaculaire qui transforme l'art en propagande: WAGNER serait donc un ingénieur social; NIETZSCHE aurait vu venir à BAYREUTH un dispositif spectaculaire où l'ingénierie primait sur le spectacle (société du spectacle). WAGNER serait comme le précurseur de ceux pour qui la musique devient un substitut de la religion (une sorte de pop musique), à destination des masses droguées. Finalement, le génie de WAGNER se limiterait à avoir été un homme de communication , sachant séduire la foule( Gay savoir ). La musique de WAGNER est ravagée par le théatre , la grandiloquence, la démesure dramatique; il le considéré comme un magicien, un ensorceleur, « Klingsor de tous les Klingsor » avec des morceaux tapageurs... à l'opposé de l'art subtil d'un CHOPIN par exemple que NIETZSCHE préfère parce que sa musique s'exprime par allusion.
NIETZSCHE rejette le projet wagnérien de régénération de la culture allemande par le théâtre musical parce qu'il ne croit plus à l'âme allemande ni au romantisme qui nous prive du droit de penser : épanchement d'un ressentiment contre le romantisme que l'on retrouve dans humain trop humain (1878) et plus tard dans NIETZSCHE contre WAGNER (1888 ).
3 reproches esthétiques: critique du romantisme et de « la musique moderne » ( celle de WAGNER), origine de la décadence.
NIETZSCHE souhaite le renouveau d'une musique « classique » qui puisse intégrer l'apollinien dans le dionysiaque, qui soit surabondance de vie et en même temps vision tragique et courageuse de la vie; mais la puissance de fantaisie et de dérèglement est toujours plus rapide que la puissance des règles; Dans Généalogie de la morale 1887, NIETZSCHE montre que la contrainte extérieure oblige les forces réprimées à créer une intériorité « c'est ce que j' appelle l'intériorisation de l'homme ( naissance de l'esprit) »( cité par B. SEVE) ; en ce sens, le règlement de la musique (« classique ») peut donc parfois être l'occasion de l'invention d'une musique supérieure.
Il rejette la musique qui appauvrit la vie par le calme et l'engourdissement: NIETZSCHE dans Le Gay Savoir (aphorisme 370) oppose le dionysiaque et sa contrefaçon, l'ivresse.(SEVE)...
La musique de WAGNER est une musique non structuréé, sans unité, une musique du chaos: WAGNER abuse de «l 'homophonie » (technique pour donner une expression plus intense aux sentiments) qui ne convient qu'à la masse (« au troupeau ») et qui enlève l'élégance du rythme. En effet, NIETZSCHE critique chez WAGNER l'absence d'une véritable temporalité: une musique qui se meut dans un instant qui se renouvelle sans cesse, qui n'affirme rien, n'invente pas ( errer sans cesse dans les tonalités et par la même les suspendre); Le rythme wagnérien n'est pas un temps proprement musical car il est soumis au fluctuations de l'affect avec ses crescendo et ses diminuendo, donc au pathos et non à l'ethos (rythme stable grec et classique); « la mélodie infinie de WAGNER est imprécise... on entre dans la mer... on perd pied..... on n'a plus qu'à nager... au lieu de marcher, danser... » (NIETZSCHE contre WAGNER 1888 ).( jugement identique de la part du célèbre critique musical Edouard HANSLICK, contemporain de NIETZSCHE).
WAGNER n'a de talent que dans les petits détails ; « un artiste du minuscule »:des oeuvres fragmentaires reliés artificiellement par la mélodie(CAS WAGNER) ; WAGNER n'est grand que lorsqu'il met en musique sa propre souffrance ou sa propre personnalité.......et s'il a pu admirer WAGNER dans sa jeunesse, c'est parce qu'il a crû y reconnaître la marque de l'esprit dionysiaque qui fait sourdre la tragédie d'un trop plein de vitalité(NIETZSCHE contre WAGNER)
5 la conversion de WAGNER et son ralliement au Dieu allemand, à l'Eglise et le Reich allemand est vécu comme une trahison.
Lettre du 22 février 1883 à MALWA VON MEYSENBURG « WAGNER m'a mortellement offensé... j'ai ressenti son retour lent et rampant vers le christianisme et à l 'église comme une insulte personnelle ».
Plus tard, le Parsifal de WAGNER est considéré par NIETZSCHE comme un « drame chrétien » et donc comme un « véritable attentat à sa morale ». La polémique sur le christianisme et la chasteté apparaît avec le personnage de PARSIFAL parce qu'il prône un idéal ascétique de dévouement, de fidélité, de pureté. Le code de la sainteté, la vertu de pitié, qui incite à la recherche de DIEU, c'est-à-dire du néant entrave l'amour de la vie....
La rupture a t-elle été vraiment totale? NIETZSCHE n'a pas cessé de débattre avec WAGNER. Cela ne s'est pas arrêté avec leur séparation. Lorsqu'on lit les Fragments posthumes, on constate que, sans arrêt, et de manière tout à fait impromptue, mais insistante, NIETZSCHE revient sur WAGNER; c'est une discussion qui n'est jamais finie, qui nous obligerait à tenir compte des contradictions et de la complexité de son caractère .... cette contradiction dans ses jugements est présente aussi dans son ambivalence entre le classicisme et le romantisme: en voici 2 EXEMPLES:
D'une part, il considère GOETHE comme un dionysien qui incarne « le classicisme de l'avenir »; d'autre part, dans crépuscule des idoles, dans le chapitre « ce que je dois aux athéniens », il est dit que GOETHE n'a pas compris les grecs ni les mystères dionysiens.....
d'une part, il témoigne un un hommage vibrant aux romantiques: son dernier texte de décembre 1888 rappelle son admiration pour BYRON, MUSSET, POE, LEOPARDI, KLEIST, GOGOL) « hommes du moments, sensuels, absurdes, légers, et soudain dans leur méfiance et dans la confiance...... hommes supérieurs » 1888 NIETZSCHE contre WAGNER.....et d'autre part, durant la même époque, il nous fait part de sa rupture avec le romantisme à travers la découverte du plaisir des arts visuels classiques, de la peinture, de CLAUDE LE LORRAIN et de l'architecture.....
Même ambivalence dans ses jugements sur la musique de BIZET comme nous allons le montrer maintenant.
III° PARTIE ÉVOLUTION DES GOÛTS MUSICAUX DE NIETZSCHE
A ATTRAIT DE NIETZSCHE POUR LA MUSIQUE DU SUD: NIETZSCHE demande à la musique la capacité de décrire les passions, et non plus la capacité de dévoiler une dimension métaphysique
A partir de 1880, NIETZSCHE quitte l'Allemagne et s'installe dans le sud, entre GENES et NICE ; là s'opére une véritable mutation de sa sensibilité. Dans ecce homo , il écrit « si je me reporte quelques mois plus tôt......modification soudaine et radicale de mon goût, surtout en musique ». NIETZSCHE y découvre une autre terre: le Sud, Naples, l'Italie et il s'opère chez lui une renaissance dans l'art d'écouter.
NIETZSCHE préfère, à la fin de sa vie, la musique du sud : celle de ROSSINI, celle de son ami PETER GAST, DELIBES Lakmé et surtout celle de BIZET, Carmen 1875 dont il sera « toqué ». Il écrit .
En effet, c'est au théatre de GÊNES en novembre 1881 qu'il assiste pour la première fois à Carmen – « une oeuvre extrêmement méridionale »- « cette oeuvre vaut pour moi un voyage en Espagne, une oeuvre extrêmement méridionale. Il faut méditerraniser la musique ».
Il s'agit d'une « vraie musique de tragédie » à caractère populaire (exemple de la dernière scène: « le salut de mon âme je l'aurai perdu pour toi ») ;
l'opéra est composé sur une nouvelle de MERIMEE.... (DON JOSE/brigadier, ESCAMILLO/torero, MICAËLA/jeune fiancée paysanne, contrebandiers, bohémiens; BIZET a fait entrer dans la musique cultivée européenne une « sauvagerie » qui est celle de la musique populaire. (C'est ce que fera BARTOK plus tard avec les chants hongrois).
NIETZSCHE trouve dans l'opéra de BIZET une musique libérée des prétentions métaphysiques, de la légèreté, décrivant une réalité imprégnée d'une sorte d'immoralisme joyeux et de gaieté fataliste.
AUDITION d'un extrait..HABANERA « un jeu séducteur, irrésistible, démoniaque, railleusement provocateur. C'est ainsi que les Anciens concevaient Eros. Je ne connais rien de pareil » affirme NIETZSCHE.
NIETZSCHE a-t-il vraiment aimé BIZET (parce qu'il s'est lassé de WAGNER)?
D'une part, il déclare l'admirer et d'autre part, il semble que dans cette déclaration, il y ait une forte dose d'ironie: .le Carmen de BIZET semble constituer une antithèse ironique au drame wagnérien: il écrit le 27 décembre 1888 à CARL FUCHS, quelques jours avant sa crise de folie à TURIN, son dessein de ridiculiser WAGNER en lui préférant BIZET : « vous ne devez pas prendre au sérieux ce que je dis de BIZET, aussi vrai que je suis, BIZET n'entre mille fois pas en ligne de compte pour moi. Mais comme antithèse il produit un grand effet ».
B LA CRITIQUE DE NIETZSCHE tend à revaloriser la musique comme une sorte de jeu du monde. ELLE ANNONCE UNE RÉVOLUTION CULTURELLE: la faillite du systéme de la représentation
NIETZSCHE opère une véritable réflexion sur la révolution culturelle à l'aube d'une nouvelle modernité (il annonce la faillite du système de la « représentation » du système tonal..et l'avènement de l'oeuvre ouverte.. voir RAYMOND COURT), laissant la place à la réalité du pluralisme, du devenir, du multiple, de l'imprévu....un révolution qui tend à revaloriser une sorte de jeu du monde: l'oeuvre se ressource dans un esprit dionysiaque qui reconstitue le chaos originaire.
Comme le montre aussi BERNARD SEVE, la musique est le jeu par excellence parce qu'elle est à la fois absence de fin et improvisation (comme dans le jazz) (n'oublions pas que NIETZSCHE avait de grands talents d'improvisation): « la musique fait respirer le temps, elle ne nous sépare pas du monde, mais nous y inscrit autrement.......c'est sans doute ce que NIETZSCHE, avait en vue, quand il disait préférer la légèreté de BIZET à la lourdeur de WAGNER: la musique qui dore l'existence est celle qui allège l'âme » (l'altération musicale ).
CONCLUSION GENERALE
La musique est en rapport étroit avec sa philosophie car elle demeure la quintessence de la vie.
Ambivalence de NIETZSCHE pour SCHOPENHAUER, pour WAGNER et le romantisme....mais l'esprit dionysiaque demeure toujours pour lui l'essentiel; dans ce cas, la musique ne peut pas se manifester comme un simple divertissement. La superficialité n'est acceptée que si elle repose sur une certaine profondeur; c'est bien ce que dit NIETZSCHE dans Ecce Homo (pourquoi je suis avisé) : « Ce que quant à moi je demande véritablement à la musique. Qu'elle soit de belle humeur et profonde....»
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15.01.2007
interlude musical
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