16.01.2008

LA SAGESSE DES MODERNES selon A. COMTE-SPONVILLE et L. FERRY

Café philo les Augustes Clermont-Ferrand 14 septembre 2004 (Evelyne et Dominique)

La sagesse des modernes (Robert Laffont 1998) est un gros livre dicté au magnétophone par André COMTE-SPONVILLE et Luc FERRY. C'est un dialogue entre 2 philosophes parmi les plus connus du grand public, le premier est un matérialiste athée, le second un humaniste agnostique; dans cet ouvrage, ils se proposent de reformuler dans un langage contemporain les interrogations des Anciens et de confronter leurs visions respectives sur des questions essentielles, à savoir:

La vie a t-elle un sens ?

Comment vivre?

Comment trouver la sagesse sans se soumettre aux religions?

Comment être libre?

Nous rappellons que FERRY et SPONVILLE sont surtout connus, le premier comme ancien ministre de l' Education nationale (2002/2004) mais aussi comme l'auteur de L'homme-Dieu (Grasset 1996),..le second pour son Petit traité des grandes vertus (PUF 1995) et le bonheur désespéremment (Pleins Feux 2000). Tous leurs travaux philosophiques suivent une même tentative, celle de promouvoir la sécularisation du christianisme qui constitue selon eux le caractère principal de l'Occident moderne : cette évolution leur paraît aussi irréversible que la marche vers la démocratie en politique ; elle serait liée à un mouvement de rationalisation et de laïcisation enregistré depuis 3 siècles et elle se traduit pour eux par le refus de renvoyer l'homme à autre chose que lui-même, un homme moderne qui revendique progressivement son autonomie et sa liberté de conscience; ils évoquent donc, à leur manière, l'évolution de l'Occident vers un univers laïque qui récuse la représentation d'un Dieu et celui d'un univers transcendant, tout ce qui est « extérieur » à l'homme.Ce mouvement d'émancipation se  traduit aussi par le rejet de l'argument d'autorité et du refus du dogmatisme des religions révélées. Cependant, ils estiment aussi que la philosophie doit prendre le relais de la religion et qu'elle doit lutter contre des visions encore trop réductrices de l'homme.

Tout en gardant leur vision propre, FERRY et SPONVILLE s'accordent à estimer que la question du sens est devenue aujourd'hui plus que jamais nécessaire dans nos sociétés occidentales ; aussi leurs interrogations sont-elles centrées principalement sur l'éthique comme le dénote le contenu des dialogues qui développent 3 thèmes principaux:

1- débats centrés sur les fondements et les enjeux de l'éthique, de l'humanitaire, de la bioéthique

2- débats centrés sur l'éthique face à la religion: que nous est-il permis d'espérer sans le secours de Dieu?

3- réflexions sur le rôle du philosophe dans la cité: l'esthétique moderne, la société médiatique, la politique et la résolution de ses conflits.

Finalement, l'un et l'autre se demandent comment on peut être encore humaniste ?( point de vue de la « transcendance dans l'immanence » défendu par FERRY) ou comment on peut être encore matérialiste?( SPONVILLE).

Des questions très diverses y sont évoquées: on y parle tour à tour de la neurologie, de l'écologie, de la sociobiologie. des évenements de Mai 1968, du féminisme, du Front National ou de la télévision. Rien n'est oublié , au risque de perdre un peu le lecteur, d'autant plus que d'autres personnalités interviennent aussi à l'improviste dans la conversation: on peut citer entre autres MAREK HALTER, BERNARD KOUCHNER, TZVETAN TODOROV, l'éditeur BERNARD FIXOT...

Mais dans ce dialogue, les deux voix de FERRY et SPONVILLE suivent leurs préférences personnelles pour l'une des deux voies, qui sont deux traditions qui s'opposent, aussi anciennes que celles de l'histoire de la philosophie et l'histoire de la sagesse.

Le débat se porte d'abord sur le terrain strictement philosophique à travers une série d'oppositions

- dans lesquelles FERRY et SPONVILLE reconnaissent une partie de leurs convictions respectives- et dont la ligne de front serait :

Le conflit

entre le matérialisme (EPICURE) et l'idéalisme(PLATON);

entre le monisme (SPINOZA) et le dualisme (DESCARTES);

entre le naturalisme de (DIDEROT) et l'humanisme (ROUSSEAU);

entre l'immanence (SPINOZA de nouveau, mais aussi MARX et FREUD) et la transcendance ( fût-elle en quelque sorte de « l'intérieur »: KANT et HUSSERL)

et dans le prolongement des oppositions précédentes: le structuralisme (LEVI-STRAUSS, ALTHUSSER) et l'existentialisme (SARTRE).

Autrement dit, pour résumer, le dialogue FERRY/SPONVILLE apparaît d'abord comme une vaste confrontation entre une philosophie de la nature ou de l'histoire d'une part, une philosophie de la personne ou du sujet d'autre part.

En effet, Luc FERRY est fortement influencé par le kantisme et plaide en faveur « d'un humanisme transcendantal » selon lequel « il y a du sacré » en l'homme et d'une certaine maniére du divin, c'est-à-dire des valeurs transcendantes et absolues. » . « L'humanisme transcendantal » désigne ici la position « hors nature » du propre de l'homme, dans la mesure où il échappe aux déterminismes qui régissent les phénomènes naturels. Pour FERRY, les sciences humaines ont trop tendance à réduire l'homme à des déterminismes bio-socio-historiques.

A l'inverse, SPONVILLE se reconnaît davantage dans la tradition de la philosophie sceptique et matérialiste ou encore dans le naturalisme classique d'un SPINOZA. Certes, il rejette le nihilisme pour lequel il n'y a ni permis ni défendu...mais il rejette aussi le lien entre la vérité et la valeur qu'il estime être un nouveau « dogmatisme ». Il accorde davantage de crédit que FERRY aux sciences humaines et au contexte pour cerner la condition humaine...

Sur le plan plus large de la sagesse et de la religion, les oppositions entre les 2 hommes sont encore flagrantes:

L'un et l'autre concédent bien l'existence d'une forme de sacré et affirment que c'est bien la primauté de l'amour et du respect de la vie qui donnent à la morale sa véritable signification, une morale libérée des illusions sécurisantes de l'espérance religieuse .

Cependant, SPONVILLE refuse l'existence d'un sacré qui ne se réduise pas finalement à du naturel « différencié » ou socialisé; il refuse toute transcendance y compris celle proposée par FERRY, fut- elle pensée de «  de l'intérieur » : SPONVILLE critique FERRY qui préfère « croire » à l'homme et qui maintient encore en l'homme une zone de « mystère et de liberté ». Au contraire, SPONVILLE cherche à approfondir les frontières entre le déterminisme et l'indéterminisme dans un cadre strictement naturaliste, qui nie l'existence de la liberté en tant que telle: SPONVILLE évoque le clinamen d'EPICURE , et de nos jours, l'effet « réversif » de la nature  contre  elle-même (culture) développé par DAMASIO, J.P..CHANGEUX....

Mais paradoxalement, SPONVILLE se définit aussi comme un « athée fidèle »:

Athée parce que les religions révélées sont « un asile d'ignorance » et qu'il ne croit pas en Dieu;

Fidéle parce qu'il reconnaît certaines valeurs valeurs judéo chrétiennes, intéressantes seulement pour leur morale (Evangiles): on n'a pas besoin de croire en Dieu pour comprendre que l'amour et la compassion valent mieux que la haine. Sur ce point, SPONVILLE se sent plus proche que FERRY des spiritualités orientales immanentes (bouddhistes, taoïstes) et des autres sagesses immanentes grecques(épicurisme, stoïcisme). FERRY se sent plutôt étranger à ces spiritualités orientales, malgré leurs préceptes de compassion, en raison de son apologie pour une spiritualité de la personne, de l'espérance, très éloignée donc de la dissolution de l'ego ou du sujet dans l'immanence, et sans véritable espérance selon lui...

Dans ce livre on ne peut passer sous silence le champ politique et humanitaire qui est largement évoqué:

En politique comme en philosophie il convient de «  penser par soi- même » KANT ( même si en pratique l'on commence toujours par penser par et avec les autres), il faut promouvoir et poursuivre le mouvement d'émancipation des individus entrepris depuis 1789 avec la déclaration des droits de l'homme et du citoyen: SPONVILLE et FERRY s'accordent donc pour refuser « la langue de bois » qui engendre le conformisme; ils veulent développer autant que possible la vérité et la liberté dans l'espace public, en incitant le citoyen à faire preuve d'une plus grande responsabilité. FERRY est convaincu que le fameux repli sur la sphére privée dont on a tant parlé depuis quelque temps, est loin de consacrer le triomphe des égoïsmes et que la sacralisation progressive des liens affectifs privés qui marque l'histoire de la famille s'accompagne aussi d'un souci inédit de justice universelle et d'un potentiel de « sympathie » qui pourraient être utilisés pour fonder de grands projets politiques. Il en voit la possiblité concréte dans le développement de l'humanitaire qui constitue un grand progrès; l'humanitaire se situe dans la droite ligne de la philosophie contemporaine qui place l'expérience d'autrui au coeur de la conscience morale et qui pourrait être résumé par le fameux précepte chrétien: « ne fais pas à l'autre ce que tu ne voudrais pas qu'on te fasse ».

Pour FERRY le désenchantement du monde actuel ne serait donc causé que par les excès de la technique (dénoncés déjà par HEIDEGGER) dans un monde privé des réponses ultimes fournis autrefois par les religions; il estime qu'on ne peut pas fonder uniquement la politique sur des motivations de type technique mais sur les « passions positives ». précitées.... SPONVILLE s'avére bien plus pessimiste et pense au contraire que la principale difficulté n'est pas celle de déterminer la finalité de la politique ( bien commun, solidarité) sur laquelle tout le monde semble presque d'accord , mais la difficulté réside dans les moyens techniques pour rêgler les conflits très concrets qui opposent les intérêts et les égoïsmes des groupes sociaux. Il n'en demeure pas moins vrai que tous deux demeurent soucieux de la juste mesure en matière d'exigence éthique et politique, ils restent encore attachés, dans une certaine limite, à une forme d'universel aussi bien théorique ( la raison) que pratique( les droits de l'homme).

Conclusion personnelle et très anti-moderne qui vont vous choquer :

La lecture de ce livre nous est apparue très intéressante mais difficile . Pour nous, Luc FERRY et André COMTE SPONVILLE sont bel et bien représentatifs de la morale moderne, mais nous éprouvons de la réticence pour ce type de sagesse moderne d'où Dieu est absent: qui aura encore l'audace comme nous de prétendre que l'expérience morale est véritablement d'essence religieuse et en même temps que la référence à Dieu semble métaphysiquement établie et fondatrice de l'ordre moral ?( sur ce point, permettez nous de citer SAINT THOMAS D'AQUIN somme théologique Ia, Q60, a5

« toute chose qui par nature reléve d'une autre, se trouve d'abord inclinée vers cette autre plus que vers elle-même... en effet, ... la main s'expose aux coups, pour préserver le corps...Ceci posé, il faut remarquer que le bien universel est Dieu lui-même ... il suit de là que l'ange et l'homme aimeront naturellement Dien en priorité et plus qu'eux mêmes »).