13.02.2006
La querelle des Universaux au Moyen Age
PLAN proposé :
I le problème des universaux
II les solutions proposées et ses conséquences durant les trois périodes du moyen âge
III quelques retombées de ce débat dans le monde scientifique actuel
I L’étude des universaux pose le problème de la valeur de la connaissance conceptuelle
Il s’agit de 5 concepts ( genre, espèce, différence, propre, accident) qui sont les modes généraux d’attributions. Leur étude fait partie de la seule logique lorsque ces prédicables sont considérés du point de vue de l’extension (ensemble des sujets auxquels l’idée convient) EXEMPLE « l’arbre » du néo-platonicien PORPHYRE de la fin du III° siècle ; leur étude devient intéressante dés que l’on prétend restituer ces représentations aux objets concrets par un jugement de type compréhensif (ensemble des éléments dont une idée se compose EXEMPLE l’homme est vivant, animal, raisonnable): ces concepts sont-ils ou non des éléments ayant un fondement direct dans les choses?. Ces prédicables sont-ils applicables aux dogmes et mystères de la religion ? Les problèmes deviennent alors métaphysiques et théologiques.
La question des universaux avait été posée sans réponse par PORPHYRE dans son introduction (Isagoge) aux Catégories d’ARISTOTE :
« Les espèces et les genres existent ils dans la nature en tant que choses réelles ou n’existent-ils qu’à titre de pensées dans notre esprit ?
S’ils existent hors de nous sont corporels ou incorporels ?
Existent-ils séparés des objets sensibles ou dans les objets mêmes ? »
BOECE (480-524), considéré comme le dernier des romains et le premier scolastique, avait rouvert et commenté ce dossier avec 2 attitudes seulement à son époque:
Attitude ante rem (réalisme): proche de PLATON et SAINT AUGUSTIN : les essences (idées et universaux ) sont des êtres réels puisque l’intelligence les connaît ; mais l’intelligence ne saurait les percevoir directement dans le sensible qui est singulier et soumis au devenir, il faut admettre que les universaux subsistent dans un monde intelligible,
Attitude post rem (Une attitude très peu admise avant le XII° siècle): les abstracta élaborés par notre esprit n’ont pas de portée ontologique mais seulement une fonction utilitaire ; ils ne sont que de simples mots pour désigner des collections d’individus (nominalisme)..
Grâce à BOECE, pendant des siècles byzantins , juifs , arabes et latins d’occident apprirent la même logique et la même ontologie rudimentaire, comprenant l’arbre de PORPHYRE jusqu’au début du XIII , date à la quelle la totalité des œuvres du STAGIRITE sera enfin totalement traduite et diffusée en Occident, une découverte qui par la suite permettra de proposer des solutions plus complexes.
II les querelles du Moyen Age
1° La querelle durant la période de la « première scolastique »
A ) ROSCELIN (1050-1121), chanoine de COMPIEGNE souleva le premier la querelle, lorsqu’il eu l’imprudence d’appliquer la théorie nominaliste au dogme de la TRINITE : les 3 personnes ne sont que 3 aspects sous lesquels l’idée de DIEU se présente à l’esprit et par conséquent la TRINITE n’était qu’une abstraction, n’ayant aucune réalité réelle hors de l’esprit : « on pourrait dire vraiment qu’il y a 3 dieux si l’usage le permettait ».
Il fut donc anathématisé par le concile de SOISSONS en 1092 et aussitôt le nominalisme devint suspect au point d’être considéré incompatible avec l’orthodoxie religieuse.
ROSCELIN eut pour adversaire GUILLAUME DE CHAMPEAUX et le célèbre ANSELME,( 1033-1109) futur archevêque de CANTORBERY. Le réalisme régna sans conteste avec l’Ecole de CHARTRES (1124-1130)…..
B) la position ante rem appliquée à la théologie fut attaquée à son tour par d’AMAURY DE CHARTRES et par ABELARD :
C’est ainsi que AMAURY critique GUILLAUME DE CHAMPEAUX en tirant toutes les conséquences du réalisme de ce théologien qui, selon lui, mène au panthéisme (du même genre plus tard que celui de GIORDANO BRUNO et de SPINOZA), lequel absorbe toutes choses dans l’être infini et risque ainsi de déprécier la solidité concrète de la Création . AMAURY souhaite montrer au contraire l’irréductible originalité de l’âme individuelle et l’éminente valeur du rapport à autrui qui est bien plus qu’une simple participation aux monde des idées….
ABELARD (1079-1142) un auteur non moins illustre tentera de définir une voie moyenne : les idées générales ne sont ni des types , ni de simples mots mais des conceptions de l’esprit (conceptualisme) qui n’ont qu’une existence subjective. Le conceptualisme s’avère en fait un nominalisme modéré. Il sera donc à son tour condamné au concile de SENS , accusé à tort par saint BERNARD de comprendre la TRINITE comme un arien, la grâce comme un pélagien, et la Personne du CHRIST comme un nestorien….
C) retour au fidéisme et au mysticisme ( BERNARD DE CLAIRVAUX : « il y a plus de choses à apprendre sous les roches et les arbres que dans les livres ») :
L’application excessive de la dialectique en matière religieuse risque de compromettre la foi, en versant dans l’hérésie (BERANGER, ROSCELIN, ABELARD). On observe alors chez certains la même réaction de défiance que celle jadis des Simpliciores de l’Eglise primitive. Pierre DAMIEN au milieu du XI me siècle fulmine contre les excès des dialecticiens. De même, le pape GREGOIRE IX déclare que les théologiens ne doivent délaisser les disciplines ecclésiastiques au profit des sciences séculières : La philosophie ne doit pas être la maîtresse (comme pour BERANGER DE TOUR mort en 1088) , ni la servante maîtresse ( comme pour ANSELME et ABELARD) mais la captive de la théologie (philosophia ancilla theologiae).
2° La querelle durant la période de la haute scolastique.
A) quelques précisions historiques :
Jusqu’au XII° siècle, le monde intellectuel avait vécu sous un régime intellectuel théologique :
Il n’existait que des écoles de sciences sacrés étudiant la sacra pagina (écrits inspirés), quelques écoles de droit et de médecine, des écoles d’arts libéraux : à part la logique, 7°me des arts libéraux, la philosophie était absent de ses programme scolaires.( on ne connaît guère à cette époque, qu’une partie de l’Organon d’ARISTOTE.)
A partir du milieu du XII° siècle, l’invasion massive de la philosophie païenne provoque une crise intellectuelle sans précédent. Au début du XIII° me siècle, la diffusion de l’œuvre complète d’ARISTOTE se fait par des traductions venues d’ESPAGNE, de SICILE, d’ITALIE ; son œuvre immense apparut comme la somme des connaissances humaines auxquelles l’esprit humain peut accéder par ses propres forces ;
B) SAINT THOMAS (1225-1274), rompt avec les hésitations de ses contemporains néo platoniciens et même avec son maître ALBERT DE COLOGNE ; il estime que la métaphysique aristotélicienne qui développe un réalisme modéré (l’idée trouve sa source dans la réalité sensible ), est prédestinée à la justification rationnelle du dogme :
Mais un aristotélisme intégral ne saurait satisfaire aucun chrétien. Aussi, il perfectionne les distinctions aristotéliciennes (substance/accident, acte/puissance), en y appliquant les notions essence/existence, déjà découvertes par les néoplatoniciens: l’ensemble formera alors la théorie de la distinction réelle entre l’essence et l’existence et de son inséparabilité . .
Cette théorie qui est la clé de voûte de la métaphysique thomiste aura pour conséquence d’opérer la distinction entre universel logique et universel métaphysique ( universel réflexe, universel direct), et la distinction entre concept formel et concept objectif : le même esse se trouve exercée, sous des modes différents, dans la nature et dans l’esprit. Le couple substance/accident, ainsi complété, permet de mieux admettre par EXEMPLE :
- le mystère de l’EUCHARISTIE transsubstantiation des espèces consacrées sous la permanence des accidents sensibles du pain et du vin ;
- en anthropologie, la distinction réelle entre âme et facultés, et la nature individuelle de l’intellect agent ( contre AVERROES 1125- 1196).
Toutefois, au moyen âge l’école thomiste ne sera jamais majoritaire, pour des raisons historiques : la menace d’excommunication qui accompagna le décret de 1277 freina le progrès du thomisme à PARIS en raison de la confusion de ses thèses avec celles de l’aristotélisme hétérodoxe comme celui de SIGER DE BRABANT(1220-1196) qui professe la théorie de « la double vérité » et surtout à cause du raz de marée du nominalisme au XIV° me siècle. Comme le dit E. GILSON « ce solitaire n’a pas écrit pour son siècle, mais il avait le temps pour lui »…..la « Philosophie Perennis » du Docteur Angélique deviendra la philosophie officielle de l’Eglise dans l’Encyclique de LEON XIII Aeterni Patris du 4 août 1879.En attendant, le Docteur Angélique, trouvera son apothéose au Paradis de la Divine Comédie, où il préside la couronne des Douze Sages du 4eme ciel….
3° Le nominalisme durant la période de la « scolastique tardive » et ses conséquences : la philosophie cesse tout à fait d’être la servante de la théologie et devient autonome :
A) les nominalistes font leur véritable apparition au XIII eme siécle avec le franciscain Guillaume d’OCKHAM (1300-1350) dénommé le « docteur irréfragable » (appelé à OXFORD Venerabilis Inceptor Nominalium). Ensuite, il est suivi dés le XIV eme, par la plupart des maîtres de l’Université de PARIS et de l’Université d’OXFORD, notamment :
DURAND DE SAINT POURCAIN, NICOLAS D’AUTRECOURT, BURRIDAN de BETHUNE, NICOLAS ORESME.
Ils rejettent le réalisme des universaux ou l’existence in re des idées abstraites par une série d’objections:
Rejet des universaux en DIEU : ( existence ante rem) : comment concilier la pluralité des idées avec la simplicité de l’essence divine ?
Rejet des universaux ( in re) : en raison de la convertibilité de l’être et de l’un , si l’universel existe hors de notre esprit, il devrait être unique de son espèce : comment l’essence humaine pourrait elle exister distributivement chez tous les individus de l’espèce humaine ?( ils rejettent aussi la théorie thomiste de l’individuation et des formes substantielles) .
B la doctrine d’OCKHAM et ses conséquences : son empirisme et sa théorie du terminisme ruinent le réalisme :
- OCKHAM distingue la connaissance intuitive ( connaissance claire et singulière) de la connaissance abstraite
( connaissance confuse) EXEMPLE « Socrate est un homme » n’est qu’une superpositions de photographies. L’intuition porte seulement sur le quia ( jugement d’existence des vérités empiriques) et non sur le propter quid (comprendre la raison des choses).
- IL s’oppose à saint THOMAS en refusant l’universel direct dont SAINT THOMAS faisait l’objet propre de l’intelligence humaine. Pour lui, l’universel dans l’esprit ne fait que suppléer les réalités singulières de l’expérience : l’objet immédiat de l’esprit n’est pas la chose même mais ce qui « supplée » pour elle ; la réalité extra-mentale devient un objet indirect, le terme d’une inférence (terminisme).
- conséquences : plus de place à la métaphysique ; la philosophie se réduit alors à la physique et à la logique , elle cesse d’être la servante de la théologie. Avec OCKHAM, réapparaissent la théorie averroïste de la double VERITE et le renforcement du fidéisme.
En 1339, la faculté es Arts de PARIS interdit d’alléguer les opinions des savants d’OXFORD dans les leçons et disputes. En dépit de ces condamnations et de celle du pape CLEMENT VI en 1346, l’ockhamisme passe d’OXFORD à PARIS puis à PADOUE, à HEIDELBERG puis à TUBINGEN.
III quelques aspects de ce débat dans le monde scientifiqueA)un premier débat pour ou contre le nominalisme scientifique dans la période 1860/1910 :
A cette époque certains savants s’interrogent sur les fondements, les méthodes, les limites, de leurs disciplines
( MACH, HELMHOLTZ, DUHEM, POINCARE, LEROY).
Pour les partisans du nominalisme scientifique la science est un simple construction de l’esprit, reposant sur des conventions commodes, dont la valeur est purement instrumentale, sans qu’elle puisse prétendre décrire la nature réelle des objets auxquels elle s’applique.
Parmi les grandes figures de la philosophie des sciences qui défendent cette thèse, on peut citer Pierre DUHEM et Edouard LEROY :
Pierre DUHEM ( 1861-1916) professeur agrégé de physique théorique montre (dans le système du monde, histoire des doctrines cosmologiques…1913). que tout système scientifique est tributaire de ce qui l’a précédé et solidaire de ce qui lui est contemporain…Il cherche à jeter un pont sur le fossé qui semblait séparer la culture ecclésiastique médiévale et la science moderne et affirme que les nominalistes du moyen age facilitèrent le passage de l’esprit médiéval à l’esprit moderne grâce à leur empirisme et en s’émancipant du joug de d’ARISTOTE et de l’Ecriture. Pierre DUHEM montre ainsi que BURIDAN et ORESME, ces deux grands philosophes et savants du XIV° siècle annoncent la mécanique universelle de COPERNIC, GALILEE, NEWTON. LEROY montre que ce sont eux qui ont fait sortir la physique de sa prison en rompant avec la notion de mouvement éternel et cyclique (qui était d’ailleurs celle d’ARISTOTE). En outre, ORESME ( avec son traité de la sphère 1337) apparaît comme un précurseur de la géométrie analytique de DESCARTES.
Les thèses soutenues par DUHEM Pierre ( 1861-1916) sont reprises par EDOUARD LEROY ( 1870-1955). Pour lui, la vérité est le résultat d’une sorte d’invention re-créatrice personnelle. Il s’élève contre le dogmatisme scientifique, contre le dogmatisme religieux, contre le dogmatisme thomiste…Dans un article de la revue de Métaphysique et de Morale (1899-1900) il s’attaque au dogmatisme scientifique où l’on croyait encore que la science donnait dans ses lois un tableau fidèle et objectif de l’univers, dans lequel il entrait peu d’éléments subjectifs.
Il souligne l’écart qui sépare la science de la réalité. L’esprit casse le réel en morceaux mesurables : les faits sont taillés par l’esprit dans la matière amorphe du donné. La théorie repose sur le fait mais comme elle a servi en partie à la confection de l’expérience où le fait apparaît , « nous sommes au rouet » .
B) Contre offensive des défenseurs du réalisme scientifique à l’époque de LEROY
La position du nominalisme scientifique de LEROY réveilla les savants de leur sommeil dogmatique : Elle amena le mathématicien HENRI POINCARE (1854-1912 science et méthode 1908) à rétorquer et à ramener l’écart entre la science et le réel à de plus justes proportions « la commodité d’un symbole résulte au moins de la vérité partielle de ce symbole ».
D’une manière générale, POINCARE s’élève contre les excès du conventionnalisme d’un PEANO ou d’un RUSSELL qui réduisent les mathématiques à la logique, alors que l’auteur soutient que le conventions sont admises en fonction de leur conformité avec des faits….
C) Sur le continent américain, la philosophie des sciences a connu un nouveau tournant contre le réalisme dans les années soixante avec KUHN ( structure des révolutions scientifiques 1962), QUINE qui débattent sur la variété du réalisme en philosophie des sciences ….
Conclusion
Cette problématique des universaux du moyen âge a permis d’enrichir le vocabulaire de la philosophie, même si par ailleurs il y a eu nécessité de réécrire ce vocabulaire dans un langage plus accessible aux hommes de notre siècle. Elle a permis aussi de nourrir les débats concernant la portée et la valeur de la connaissance conceptuelle.
Elle démontre une fois de plus que tout système scientifique et philosophique est tributaire de ce qui l’a précédé et solidaire de ce qui lui est contemporain et qu’il est possible parfois de jeter un pont entre la culture ecclésiastique médiévale et la science moderne.
01/02/06 Angelicum
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